La promesse de voyages – ou devrais-je dire de « Voyage, voyage » – avait rassemblé, ce jour-là, une petite foule des grands jours à l’ancienne Bourse de commerce de Namur.
Mais de la chanson de Desireless, qui donnait son titre au discours attendu, nous n’aurons ni l’insouciance des années 80, ni cette sensation d’un monde-village, ni l’ambiance éthérée. Car Me Pierre Lothe, l’orateur de cette rentrée namuroise 2025, est un homme ancré dans son époque. Un homme de son temps, et donc de ses angoisses, qui nous plonge les deux pieds dans la boue du moment.
Parfaitement en phase avec sa présidente, Me Mathilde Moulin – qui, quelques minutes plus tôt, appelait les avocats à se mobiliser pour défendre les valeurs qui leur sont chères – Me Pierre Lothe rêve d’un sursaut. Un sursaut dont chacun de nous doit être acteur, tandis qu’il dresse un portrait sans complaisance de la vague illibérale qui ébranle même les démocraties les plus établies.
Tour à tour aux côtés de Chuck, le Proud Boy du Midwest, de Jinwoo, étudiant dans une prestigieuse université sud-coréenne, à Varsovie, New Delhi, Bratislava, Manille… Me Lothe analyse les ressorts profonds de la transformation des démocraties par un populisme sans limite, nourri par l’hyperconnexion. Un populisme qui sape les contrepouvoirs, et donc la démocratie elle-même.
Plaidant pour leur renforcement, Me Lothe voit en l’avocat, ce chemin d’accès au juge, un garant des libertés. « La petite fourmi tenace du vivre-ensemble. »
Dans sa réplique, le bâtonnier Olivier Gravy veut croire que la maladie de la démocratie américaine n’est pas transposable en Europe. N’est-ce pas, après tout, une maladie de jeunesse ? Il veut encore espérer et affirme son credo : l’éducation, le débat, et ce modèle scandinave où libre-échange rime avec protection sociale. Appelant à la tolérance et à la bienveillance, il rassure son contradicteur : après chaque hiver revient le printemps.
Une chose, en tout cas, semble acquise : les trois orateurs du jour pourront encore vivre ensemble.
Mais à l’heure où ils prononçaient ces mots, une autre ville se rappelait au souvenir de Me Pierre Lothe : Istanbul. Il y avait conduit le jeune barreau à une autre époque. En écho à son discours, comme un désespérant avertissement, une instance judiciaire de la métropole turque venait de prononcer la dissolution de l’ensemble du conseil de l’Ordre et la révocation de son bâtonnier, pour avoir rappelé les droits humains à l’occasion de l’exécution par le pouvoir de deux journalistes.
Guillaume Sneessens
Avocat au barreau de Bruxelles