« Monsieur Mogendavid est venu nous dire bonjour… » par Rosita WINKLER et Déborah GOL

On ne peut que s’émerveiller de la facilité avec laquelle Coussel, ses frères, ainsi que Yocheved, ont pu traverser l’Europe, de Russie en Belgique et retour, munis seulement d’un passeport délivré quelques jours avant qu’ils n’entreprennent le voyage. Ainsi le passeport de Salomon ne lui a été délivré que trois semaines avant son arrivée en Belgique. Yocheved arrive en Belgique neuf jours après avoir obtenu son passeport à Kovno. Nulle trace d’un visa belge ou d’une quelconque autre pièce dans les archives de la police des étrangers. Coussel et les siens ont profité de cette courte période pendant laquelle on voyageait facilement à travers toute l’Europe.

C’était en 1909. Juste avant la Première Guerre mondiale, qui aurait aussi dû être la dernière…

On sait ce qu’il en est advenu. Stefan Zweig nous l’a raconté, lui qui s’est suicidé pour ne pas voir où la folie de ses contemporains entraînait le monde.

Rosita Winkler et Déborah Gol, épouse et fille de Jean Gol, bru et petite fille de Stanislas Gol, nous racontent l’épopée de leur famille au cours de la première moitié de ce funeste XXe siècle. Comment Coussel et Yocheved (qui sont les arrière-grands-parents de Déborah, les grands-parents maternels de Jean) ont quitté leur Lituanie (qui, à l’époque, n’était pas indépendante et faisait partie de l’empire des tsars) natale pour rejoindre cette Wallonie, à l’époque prospère et entreprenante. Comment ils s’y sont établis. Comment ils y ont regroupé leur famille. Comment ils y ont vécu. Comment ils y ont affronté le nazisme. Comment ils sont morts.

MONSIEUR MAGENDAVID EST VENU NOUS DIRE BONJOUR… » - UNE HISTOIRE LIÉGEOISE 1908-1945

 

Une histoire liégeoise, de 1908 à 1945, comme elles sous-titrent tout simplement leur récit.

Leur travail est impressionnant. Elles ne brodent pas. Elles alignent des documents, ceux qu’elles ont exhumés des archives nationales, communales et familiales. C’est un travail documentaire, terriblement impressionnant parce qu’il ne laisse pas de place à l’interprétation. Ce que nous lisons, ce sont des faits bruts. Qui est parti quand. Qui est arrivé où. Qui a entrepris quoi. Qui a été persécuté. Qui a écrit quoi. Qui est resté. Qui s’est vu spolié de ses biens. Qui est arrivé à Auschwitz…

C’est une lecture éprouvante. Pour les Juifs, sûrement, qui revoient ce que leurs parents, grands-parents, arrière-grands-parents ont vécu. Mais pour les non-Juifs aussi, qui découvrent comment leurs parents, grands-parents, arrière-grands-parents ont, au mieux, assisté passivement à l’une des plus grandes abominations dont s’est rendue coupable notre espèce prétendument élue de Dieu.

Monsieur Mogendavid est venu nous dire bonjour… 

Traduisez : nous avons été contraints de porter l’étoile jaune. C’est ainsi que Coussel et Yocheved avertissent leurs enfants de cette nouvelle étape des persécutions qui leur furent infligées. Eux qui, naturalisés belges après être venus de cette Lituanie où ils vivaient dans une misère noire, se sont courageusement installés chez nous, y ont fondé un commerce prospère, y sont devenus des citoyens actifs. Eux qui n’ont pas voulu croire que leur pays d’adoption pourrait ainsi les abandonner. Qui n’ont pas voulu le fuir, même quand leurs enfants n’y croyaient plus. Même quand leurs enfants partaient pour l’Angleterre ou le Congo.

Pourtant, Rosita Winkler et Déborah Gol ne jugent pas. Elles nous font voir, simplement. Cela s’est passé ainsi. Documents à l’appui. Point.

Pour nous, qui sommes les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants des Belges qui furent les contemporains de Coussel et Yocheved, ces documents sont terribles. Ils ont laissé faire cela. Il est vrai qu’il n’était pas facile de lever la tête. Il est vrai qu’il n’est jamais facile de lever la tête lorsque les monstres sont à l’œuvre. Quelle sale espèce nous sommes…

Il faut des livres comme celui-là. Que nous comprenions d’où nous venons. Que nous voyions ce que nous avons voulu ignorer, ce que nous avons rangé à plat au fond d’un tiroir. Parce qu’il n’y a pas d’avenir sans passé. Et que c’est avec la conscience du passé que l’on peut construire l’avenir1. Avec l’espoir que certains d’entre-nous seront capables de s’opposer à l’horreur. Celle qui fut et celle qui pourrait revenir.

Coussel, Yocheved, Salomon, Freida, Nochum, Chaimas, Bassia, Vera, Avrum, Ida, Jenny : ils étaient la famille de Rosita et Déborah. Ils n’ont pas survécu.

Et aujourd’hui, la bête revient. De partout.

Luttons.

Patrick Henry, 
Ancien Président

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1 L’ouvrage se termine par la reproduction d’extraits d’un discours que prononça Jean Gol, alors vice-premier ministre, le 6 septembre 1987, à l’occasion de la commémoration annuelle de la libération de la Belgique au Monument de la Brigade Piron. Le sort qui fut réservé aux membres de cette glorieuse Brigade – dont Stanislas Gol – m’a particulièrement impressionné. Bien sûr, ils furent acclamés à leur arrivée. Mais ils furent rapidement oubliés et, même, écartés. On ne peut s’empêcher de penser que ceux qui avaient assisté à toutes ces horreurs n’ont pu supporter longtemps la vue de ceux qui avaient résisté, à qui ils devaient la liberté reconquise et qui, par leur simple présence, leur renvoyaient l’image de leur propre passivité…

A propos de l'auteur

Henry
Patrick
Ancien Président d'AVOCATS.BE

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