Ernestine ou la justice par Emmanuel Pierrat et Joseph Vebret

Pour faire une femme médecin, il faut lui faire perdre la sensibilité, la timidité, la pudeur, l’endurcir par la vue des choses les plus horribles et les plus effrayantes. Lorsque la femme en serait arrivée là, je me le demande, que resterait-il de la femme ? Un être qui ne serait plus ni une jeune fille, ni une femme, ni une épouse, ni une mère !

Il est vrai que ces paroles, dues à un certain docteur Montanier, ont été prononcées juste avant la guerre 14-18. J’imagine qu’elles n’auraient plus pu l’être quelques années plus tard. Mais nous savons bien qu’à l’époque, des propos identiques étaient opposés à celles qui voulaient devenir avocates et, bien plus encore, magistrates.

Une fille remarquable était une fille qu’on ne remarque pas, qu’on oublie, qui ne fait pas parler d’elle, qui ne commente pas, ne donne jamais son avis.

Tel faillit être le sort d’Ernestine, fille d’un drapier parisien dont les affaires étaient prospères, promise à Eugène, un jeune homme de bonne famille qui rêvait d’en faire une parfaite épouse et mère.

Mais il arrive que la fortune sourie aux audacieuses. Et aux déterminées. Ernestine réussit à convaincre son père de lui laisser intégrer le lycée Fénelon, établissement d’enseignement secondaire supérieur pour jeunes filles. Si l’on y enseigne comment tenir un ménage, on y prépare aussi les plus douées à intégrer les études supérieures. Ernestine a, de plus, une maman qui aime lire et qui, parfois, l’envoie quérir quelques ouvrages chez Rodolphe, un libraire particulièrement cultivé, partisan de Jaurès. Il est séduisant, Rodolphe. Il parle bien. Il est fervent. Il prend Ernestine sous son aile, lui fait lire Balzac, Georges Sand, lui parle de Sarah Bernhardt, de Jeanne Chauvin… Il l’encourage à faire le droit.

Pour son père (et Eugène), ce n’est qu’une lubie. Mais tant qu’il ne s’agit que d’étudier…

Puis vient l’assassinat de Jaurès et, quelques jours plus tard, la guerre. Les liens entre Ernestine et Rodolphe se resserrent. Comme à chaque guerre, lorsque les hommes sont au front et qu’il appartient aux femmes de faire tourner le reste, le regard sur les rôles respectifs des deux sexes se modifie quelque peu. Et Eugène a la bonne idée de mourir à la guerre. Ernestine sera donc avocate. Rodolphe la présente à Maître Gerbaut, un ténor qui vient d’hériter de la défense de Raoul Villain, l’assassin de Jaurès. Il a besoin d’une petite main, pour dépiauter le dossier, l’apprivoiser, le posséder. C’est Villain mais ce sera aussi sa porte d’entrée dans la profession.

Emmanuel Pierrat et Joseph Vebret ne tracent donc pas seulement le portrait d’une de ces pionnières qui, à la suite de Jeanne Chauvin, forcèrent les portes du barreau (j’ai beaucoup pensé à ma grand-mère, Julia Grandry, qui suivit de peu Ernestine, en épousant un parcours fort similaire) mais ils nous font aussi revivre cet étonnant procès qui, comme chacun le sait, finit par déboucher sur l’acquittement d’un assassin en aveu. Il est vrai que tous les assassins ne peuvent s’offrir le luxe de tuer un leader socialiste et pacifiste à la veille d’une guerre mondiale… 

- Vous êtes passionnée, pugnace, c’est pour moi une vertu. Vous avez du tempérament et, il faut le reconnaître aussi, un ton naturel d’éloquence. Vous avez encore beaucoup à apprendre. Parviendrez-vous à faire abstraction de vos convictions ?

 – Je m’y emploierai.

Ernestine va donc participer à la défense de ce qu’il faut bien appeler aujourd’hui un terroriste, qui plus est le terroriste qui a assassiné l’homme qu’elle admirait le plus. Car ce Villain se croyait investi, dit-il lui-même, d’une mission analogue à celle de Jeanne d’Arc. Dieu, pensait-il, l’avait chargé de débarrasser la France des traîtres notoires et de Jaurès en particulier. « J’ai reçu une mission qui me met au-dessus des lois. Tuer peut être un devoir ».

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Ernestine ou la justice, par Emmanuel PIERRAT et Joseph VEBRET, Paris, Les escales, 2022, 286 pages, 20 euros.

 

C’est donc aussi l’histoire de cette dérive ultra-droitière, héritée des antidreyfusards déçus, qui amena des Daudet, Maurras, et même Péguy, à se réjouir de la mort d’un des plus grands pacifistes français, de celui qui, jusqu’au bout, tenta d’enrayer la machine infernale qui devait nous mener à l’effroyable boucherie de la guerre des tranchées.

Ernestine traversera donc cette guerre sans grand dommage. Tout comme elle échappera à l’épidémie de grippe espagnole qui la suivit, entrainant plus de morts encore que la guerre elle-même. 

Bientôt, dès avant la fin de la guerre, elle plaidera elle-même, au civil et au pénal. Et, comme Rodolphe, qu’elle épousera, elle comprendra qu’une « nation se juge aussi à l’état de ses prisons et de son système carcéral et pénitentiaire ». 

- C’est exactement ce que pensait le père Hugo ! 

L’histoire se termine en 1938, alors que la guerre gronde à nouveau, par l’annonce de l’assassinat, à Ibiza, où il s’était réfugié, de Raoul Villain. En l’apprenant, Rodolphe se souvient de l’article d’un chroniqueur qui, pendant le procès, avait annoncé que peut-être l’assassin serait un jour assassiné à son tour, par un autre imbécile qui passerait par-là, par accident. C’est l’occasion d’une ultime profession de foi.

Elle est imparfaite la justice des hommes, mais nécessaire. Elle est à l’image de notre société, de nos attentes aussi. Mais j’aime la servir, non pas en accroissant son imperfection, mais en défendant l’Homme, avec un grand H., tu sais, cette créature imparfaite elle aussi, capable du meilleur comme du pire. Je crois en l’Homme, voilà, et c’est aussi pour cette raison-là que je me suis toute ma vie battue pour défendre la cause des femmes. Au nom de cette justice. Pour en corriger les imperfections.

C’est dit. Et comme cela résonne aujourd’hui encore.

Patrick Henry, 
Ancien Président

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Henry
Patrick
Ancien Président d'AVOCATS.BE

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