Prête-moi ta plume Tribune n°189

Le dictionnaire ludique & érudit du confinement par Alain Zenner

Gymnastes : « Il refuse de serrer la main de son collègue : un trapéziste se tue ».

Cette petite définition, empruntée à Julie Huon, illustre le côté ludique du dictionnaire du confinement que notre confrère Alain Zenner a composé pendant qu’il était contraint à la solitude. Il y a aussi une face érudite. Ecoutons Alexis de Tocqueville, réinterprété par Hippolyte Wouters, nous parler de la démocratie :

Si la passion de la liberté reste forte dans le cœur des hommes, il y a beaucoup à en attendre. Sinon, j’imagine assez bien sous quels faits nouveaux le despotisme pourrait de produire dans le monde : je vois une foule d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres. Au-dessus d’eux s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort : il est absolu, détaillé, régulier et doux. Il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir, il travaille volontiers à leur bonheur mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leurs industries, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il entièrement leur ôter, le trouble de penser et la peine de vivre ? Puis le gouvernement étend ses bras sur la société tout entière : il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour ; il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige ; il ne tyrannise pas, il gène, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète et réduit enfin chaque nation à n’être qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux dont le gouvernement est le berger ».

Un dictionnaire c’est, forcément, un spicilège aux multiples entrées, où les réflexions sont exposées sans autre ordre que celui de l’alphabet. Nous naviguons ainsi entre le burlesque, le plaisant, la connaissance et la réflexion.

Car cette crise sanitaire n’agit-elle pas comme un puissant révélateur ? Notre société démocratique dérive et fait l’objet d’attaques en règle, tant de l’extérieur que de l’intérieur. L’actualité américaine immédiate vient de nous le démontrer une nouvelle fois, si cela était nécessaire (voyez les entrées « Antifa », « Trump (Donald) », « Union Européenne » ou « Xi (Jinping) », par exemple).

Elle ébranle aussi nos pratiques, faisant apparaître des comportements nouveaux, car s’il est bien une caractéristique de l’espèce humaine, c’est son adaptabilité (voyez « enfants », « abstème », « applaudissements », « après (l’) », « art de vivre », « cabane (syndrome de la) », « capsule – garde-robe capsule », « wâi thaï » ou, pour faire plus gai, « cybermarivaudage »…).

Le tout est rédigé d’un plume alerte et délicate, si bien que l’on prend un plaisir immense à folâtrer dans cet ouvrage, à en tourner les pages, dans un sens puis dans l’autre, à passer d’un article à l’autre au gré des renvois et, bien sûr, à découvrir des mots que l’on ignorait, soit qu’ils viennent d’apparaître, soit qu’ils existent depuis bien longtemps mais en étant utilisés que par des spécialistes ou des linguistes : le célèbre « ultracrépidarianisme » (c’est-à-dire, en quelques mots, le pérorage au-delà de ses compétences), mais aussi l’artabanisme, pergélisol, nocher, marloupier, schling, infox, épochal, ehpadisation ou badouillard (bon, sur cette énumération, mon correcteur d’orthographe me tire un peu la gueule…).

Juste un petit regret, les néologismes néerlandais ne figurent pas dans ce dictionnaire. Il y en a pourtant de somptueux, de knuffelcontact (contact câlin) à hoestschaamte (la honte de tousser) ou covidioot (cela, je vous laisse deviner) Mais voilà, c’est un dictionnaire français. Une piste pour un autre ouvrage ?

Je termine plus sérieusement, par l’article « Évènement », largement emprunté à Yann Moix.

« L’évènement est toujours victorieux du monde. Il trahit les prévisions, assassine les théories. La réalité ne lui résiste jamais. Il a raison, il règne : car il a eu lieu. Et tout ce qui n’a pas eu lieu se tait devant sa prééminence. Tout ce qui a failli avoir lieu cède la place, honteux, rampant, se faisant tout petit. L’évènement écrase soudain les hommes de son évidence. En une fraction de seconde, l’évènement nous impose ses conditions. Il était impensable, le voici irréversible. Et le voici définitif – et le voici vainqueur de tout. Cet imposteur vient d’arracher d’un seul coup, et à jamais, toute la légitimité disponible dans l’univers. Quand il est désastre, il est irréparable. Quand il est inimaginable, il a lieu quand même. Ainsi on s’aime, on rompt – une poignée d’automnes passent : on meurt »

Lénine disait déjà : « Les faits sont têtus ».

Patrick Henry,
Ancien Président

Imprimer

A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président