- Peut-être que cette fois… Peut-être que cette fois nous verrons un vrai changement.
Reza hocha la tête, sentant cette fois l’espoir se mêler à la peur.
- Oui, Monsieur Abbas, peut-être que cette fois, le vent tournera, mais une chose est sûre, ces jeunes-là, en Iran, ne reviendront pas en arrière. Ils ont brisé le silence.
L’histoire repasse les plats. Alors que je lisais ce livre, qui raconte le soulèvement des femmes en Iran, à la suite du meurtre de Mahsa Amini par la police des mœurs, voici que le peuple iranien se révolte à nouveau. Cette fois pour des raisons économiques mais avec la même réaction du pouvoir : le massacre de sa population. Comment ne pas penser à nouveau au tristement célèbre premier ministre Adolphe Thiers qui, après avoir demandé qui étaient les émeutiers qui défilaient sous ses fenêtres et s’être vu répondre « C’est la France, Monsieur le premier ministre », répliqua « Qu’on la fusille ! » ?
Il est vrai qu’aujourd’hui Monsieur Thiers a beaucoup d’émules…
C’est à nouveau à quatre mains que Michel Claise a écrit Le parfum du safran, cette fois avec Ali Amerian, un avocat iranien réfugié en Belgique.
Ils nous racontent le combat de la communauté iranienne de Belgique qui tente de soutenir, comme elle le peut, les luttes de ceux qui sont restés au pays. A nouveau, on ne peut qu’être admiratifs devant le courage de ces femmes (pas rien que des femmes, mais un mouvement essentiellement féminin quand même) qui essaient de secouer le joug des mollahs, ces hommes qui se croient autorisés à massacrer un peuple bien réel au nom d’un dieu hypothétique (et dont on se demande quelle sorte d’être il pourrait bien être s’il accepte tous les crimes que l’on perpètre en son nom. Mais n’est pas la caractéristique de tous les dieux ?).
La voiture quitta Téhéran, s’éloignant des gratte-ciel et des rues animées, pour gagner la campagne et longer de vastes champs baignés de soleil. A perte de vue, le sol était teinté d’un mauve brillant. Neda, subjuguée par ce paysage qui lui paraissait familier, demanda au chauffeur de s’arrêter.
Une fois hors du taxi, elle s’agenouilla pour toucher ces fleurs captivantes. Ses doigts les effleurèrent délicatement. A cet instant, elle sentit des larmes couler sur ses joues. Ce qu’elle caressait était un crocus de safran, le symbole de la culture millénaire de son pays…
- Chaque fleur de ce champ représente nos jeunes morts pour notre cause. Chaque crocus, fragile et magnifique, symbolise leur innocence et leur beauté. Ils sont tombés pour un avenir meilleur, pour la liberté que nous cherchons à retrouver.
La poésie se mêle donc au récit pour nous faire comprendre la vie de ce peuple opprimé.
Mais ce qui nous est narré est bien plus que cela. Derrière cette histoire iranienne, il y a aussi la nôtre. Comment nos politiques ont abandonné le peuple iranien à son sort, en façade parce qu’il fallait sauver un de nos ressortissants, travailleur humanitaire pris en otage par le régime des mollahs après être retourné là-bas pour des motifs peu clairs.
Mais peut-être aussi pour des raisons plus obscures. Comment expliquer que, quelques semaines plus tard, le maire de Téhéran ait été accueilli à Bruxelles en grande pompe ? Cela faisait-il partie du marchandage ? « L’erreur » commise était-elle vraiment celle d’un sous-fifre ? Était-ce une erreur ? Rien n’est moins sûr.
Dans La Libre Belgique de ce 23 janvier 2026, Firouzeh Nahavandi, professeure émérite à l’ULB, est persuadée du contraire. Traitant de l’abandon, à la fois, du peuple kurde de Syrie et du peuple iranien à nouveau en ébullition, elle écrit :
« Ce choix n’est pas neutre. Il dessine une hiérarchie implicite des vies et des aspirations politiques. Il envoie un message clair aux sociétés mobilisées : leur combat pour la dignité et l’autonomie ne sera soutenu que tant qu’il sert des intérêts stratégiques. Ce qui se joue aujourd’hui dans le nord-est syrien dépasse donc la question kurde. Il constitue un avertissement adressé à toutes les sociétés qui de l’Iran au Moyen-Orient élargi, aspirent à transformer l’ordre politique existant. L’abandon des Kurdes et le silence face à la répression iranienne ne sont pas des anomalies : ils sont devenus des instruments ordinaires de la gestion de la stabilité régionale ».
Femme, vie, liberté !
Nous avons lâché les femmes iraniennes. Nous lâchons les Kurdes. Nous lâchons à nouveau les jeunes Iraniens. C’est le monde dans lequel nous vivons. Celui de la real politik. Un monde sans scrupule.
C’est le monde de Donald.
Patrick Henry
Ancien président