Ce qui restera…

L’homme n’était pas bien grand : un mètre 65 sans casquette. Il avait ce pas assuré des gens qui ont beaucoup marché et une méchante myopie mangeait le visage de lunettes constantes. Silencieux et discret, presque mutique, il était économe de mots comme de gestes. Une vie d’homme c’est peu et fragile : un instant de raison dans l’Histoire, une feuille au vent d’automne accrochée à l’arbre du vivant. Parfois il partageait l’un ou l’autre carrefour de sa vie, ces moments où la suite du chemin eût pu être tellement différente. Ainsi disait-il sa chance d’avoir évité le carreau de la mine alors que son voisin de village prenait le train dès l’âge de sept ans pour y trier 12 heures par jour. Son mineur de fond de père l’amenait en brouette à la gare et le ramenait de même manière le soir lui donnant ainsi quelques dizaines de minutes de précieux sommeil. Amour d’un père dont le travail de l’enfant était nécessaire à la famille. Personne ne vola jamais la brouette adossée au mur de la station, du premier train à celui de 21 heures. Comment peut-on exploiter un enfant au point qu’il s’effondre de fatigue et s’endorme dans une brouette qui roule ? À l’époque on ne descendait dans la fosse qu’à partir de 12 ans, notre système social était humaniste[1]. Puis il y eut la guerre, la première des « der des der ». Cela n’avait pas changé grand-chose pour le gamin qui habitait un patelin reculé loin du front. À la campagne, en ce temps-là, l’autarcie n’était pas encore une mode politique mais une réalité soumise aux caprices des saisons. Certes il y eut Dinant le 21 août 1914 et ses 674 fusillés, Louvain et l’autodafé de sa bibliothèque séculaire. Certes l’occupant confisqua tout le cuivre pour les obus et abattit tous les noyers pour les crosses de fusils [2] et puis… les premiers avions. La guerre se termina… comme toutes les guerres et le monde changea comme l’annonça la vision du Roi au Parlement le 22 novembre 1918[3]. Retour des gueules cassées et autres gazés. Juin 19, fin de ses études secondaires, ce qui en fit un instruit. Le père était mort juste avant ses dix-sept ans et le grand-frère prit le relais d’une mère malade trop lentement décédée. Pas trop de soins palliatifs à l’époque sauf un peu de morphine[4]. Pas non plus de SAJ, de SPJ ou de CPAS. Un travail dans l’administration comme coursier ce qui permit de manger. Ensuite des examens, un cursus certes modeste mais constant.

Deux paires d’yeux qui se croisent et se sourient : un mariage avec la deuxième de treize frères et sœurs exceptionnellement tous vivants. Et le couple avança dans la vie. Quatre enfants survivants sur sept grossesses vécues, une moyenne plus qu’acceptable à l’époque. Puis la Seconde, je veux dire la Deuxième Guerre mondiale. Détail : la maison brûlée en 14 rebrûla en 40 et à nouveau en 44 mais soit, on reconstruira. D’abord l’invasion, celle de ʼ40… plus celle de 14, pas encore celle de ʼ44, la peur, la fuite en France comme le gouvernement de l’époque. L’exode à pied et cette traversée d’un champ avec les quatre enfants au bout des doigts. Une des filles se plaignit de ce que quelqu’un avait dû laisser le gaz ouvert. Les blés levés l’empêchèrent de voir qu’ils passaient au milieu des cadavres en putréfaction sous le chaud soleil du joli mois de mai, cadeaux des Stukas et de leurs sirènes de mort. Un retour en Belgique et la reprise du travail. Les poules dressées à se taire pour éviter d’être volées, les trois semaines de petits pois assaisonnés aux rutabagas… car il n’y avait rien d’autre. L’hébergement obligatoire d’un soldat allemand de 19 ans jusqu’en 43 et son départ pour l’Est, l’adieu à l’ennemi qui va à sa mort et le sait, sa dernière soûlerie avant de partir et la peur des actes qu’ouvre le désespoir à l’homme qui se sait sacrifié pour rien. Le temps de la libération après la terreur des nuits de bombardements[5], les résistants de la 25e heure, les femmes tondues et les violées en « punition »[6]. L’arrivée sous le toit de deux soldats canadiens, aussi jeunes que leur prédécesseur teuton. La guerre aime la jeunesse ; elle moissonne à ravir les blés verts. Leurs départs pour l’Est, un survécut et le fit savoir après-guerre. Et le monde changea à nouveau entre jazz et bas nylon, Hiroshima et Auschwitz, pénicilline et décolonisation…

Cinq années de reconstruction passèrent et le grand frère protecteur décède laissant sa veuve avec sept enfants. La créance sera assumée et le petit frère fit ce qu’il put à la tête des deux familles et de onze enfants. En silence, au quotidien et sans se plaindre… à qui d’ailleurs ? Le burn-out n’avait pas encore été inventé et la désertion impensable. Présence inébranlable et bienveillante sororité de l’épouse sans qui rien n’était possible : parfois les femmes sont la grandeur des hommes et leur permettent d’être meilleurs qu’ils ne le sont ; lui le savait. Reconnaissance et respect. Jamais le mari ne mangea tant qu’elle ne fût attablée. Toujours il exigea d’être servi le dernier « s’il reste quelque chose ». Inutile de dire qu’aucun enfant n’aurait pensé commencer à manger sans y avoir été invité par la mère et seulement après avoir dit les grâces. Autre époque où la nourriture était un cadeau et non une évidence. Puis vinrent les Trente Glorieuses, la profusion des biens qui fit oublier les tickets de rationnement. La technologie, la voiture, la télé en noir et blanc puis en couleurs, vitrine sur le monde mais surtout la machine à laver qui libéra les femmes bien plus que toutes les théories de Simone de Beauvoir. Et l’accès aux soins… oublié l’imprécation qui faisait d’une mère survivante à six accouchements une erreur statistique, oublié les 100 millions de morts de la grippe espagnole de 18-19… grippe que les sauveurs US de 17 nous avaient apportée et qui fit construire un orphelinat dans chaque village… à côté du monument aux 10 millions de ceux de ʼ14, avant les 60 de ʼ40. Oubliés aussi les morts du tétanos, du typhus et de la gangrène, la poliomyélite, la diphtérie et autre variole. Oubliées encore les famines et les pénuries, l’agriculture multiplia par dix son rendement. Et voici Glenn Miller déjà effacé par le déhanché d’Elvis, puis les Beatles et la suite… jusqu’après les punks qui pourtant avaient condamné le futur[7].

Certes il y eut ʼ60 et les grandes grèves avec l’armée dans les rues… heureusement composée de miliciens, l’armée de la Nation ne tire pas sur ses pères et frères… ce n’est pas l’armée de l’État ou de l’occupant[8]. Certes Cuba et le rideau de fer, les printemps à l’Est et les attentats à l’Ouest[9]. Certes les horreurs du Vietnam après l’Algérie, celles du Congo après la Corée. Quelques génocides et quelques famines[10], l’une ou l’autre épidémie [11] plus mortelles que notre covid et le tsunami sociétal de Mai 68 qui chassa du pouvoir le Général, libéra les énergies mais permit aussi des dérives détestables dont l’éloge de la pédophilie [12] comme plus tard les mêmes belles intelligences firent celle des Khmers rouges [13] et du délinquant une victime sociale. Un pas sur la Lune une nuit de fête nationale belge et des enfants qui font des enfants. Les vérités tristement confirmées de Primo Levi et de Soljenitsyne : les camps ne ferment jamais, ils changent simplement de tenanciers. L’homme serait-il un loup pour l’homme ? [14] 

Au terme de vies sans autre éclat que d’avoir essayé d’agir au mieux et la reconnaissance d’avoir eu beaucoup de chance, parce que tout dans l’univers a un début, une durée et une fin… puisque même les étoiles sont éphémères ce qui les rend plus belles encore, suivre un cercueil qui précède de quelque temps celui de l’autre car la route parcourue les avait soudés au point de souhaiter même départ : la vie généreuse fit cet ultime cadeau à quelques mois d’impatience près et peu importe qui partit en premier.

Alors que retenir… peut-être la plus belle phrase d’amour d’une femme à l’égard d’un homme en réponse aux récriminations d’un enfant dont le caprice s’était heurté à l’interdit du père et qui vint se plaindre de la rudesse du refus paternel auprès de sa maman : « Ne dis pas de mal de l’homme qui t’a nourri ! » [15] Fin du caprice ! Solidarité des parents. Dignité de la mère. Amour du couple. Leçon à l’enfant.

Moralité : il est faux de prétendre que personne n’est irremplaçable… au contraire, bien que tous semblables, chacun est unique et singulier mais rien n’empêche d’entendre les leçons des aînés sauf à croire en sa propre vanité[16].

Yves Demanet
Avocat


[1] Les enfants travaillaient à partir de 7 ans jusqu’à 12 ans sur le carreau de la mine malgré la loi du 31 décembre 1889. À douze ans, ils pouvaient descendre… et tous ne remontaient pas. Voir Le travail des enfants en Belgique : retour sur l’histoire de la législation (CARHOP) .

[2] Outre la grande qualité en ébénisterie, les fruits et la teinture fournis, les feuilles de l’arbre éloignent tiques et puces ce qui protège le bétail, raison pour laquelle le noyer était très présent, notamment dans chaque poulailler, chaque manège. Depuis 14-18, l’arbre se fait rare et les vieux noyers de plus de 100 ans sont encore plus rares ; dire que le noyer est une victime de guerre est une vérité.

[3] Discours du Trône. Le Roi Albert Ier au Parlement, 22 novembre 1918 : « Mais l’ordre fécond ne consiste pas dans une soumission forcée ni dans les effets d’une contrainte extérieure ; il doit être dans l’accord commun des cœurs et des volontés. C’est ainsi que l’esprit de fraternité et d’entente apparaît comme un devoir civique au même titre que le souci du maintien de l’ordre. » Voir le Discours du Trône d’Albert Ier du 22 novembre 1918 .

[4] La morphine, comme la cocaïne, était disponible à profusion mais l’usage médical se heurtait à la doctrine religieuse de la nécessaire conscience et de la rédemption par la souffrance : il fallait vivre pleinement sa mort et monter le Golgotha. En même sens, on se souviendra du choix agonique du Pape Jean-Paul II.

[5] On ne le sait pas mais il y a plus de V1 et de V2 sur Anvers que sur Londres (voir Antwerp X et la protection de la métropole contre les V1 et les V2, CegeSoma )… et les bombardements alliés n’ont pas rasé que Caen. Lire « La destruction de Caen », D. Voldman, dans la revue *Vingtième Siècle* (Persée) . Regardez autour de la gare d’Erquelinnes, dans un rayon de 500 mètres, aucun bâtiment n’est antérieur à 1945 et demandez-vous pourquoi.

[6] Contrairement à la France où l’on parle de 100.000 exécutions, la Belgique connut une épuration plus modérée : sur les 1 202 personnes condamnées à mort à la suite d’une décision de justice et les 1 693 condamnées également à mort mais par contumace, seules 242 d’entre elles seront effectivement exécutées. Sur le viol comme punition, lire notamment « Seules dans Berlin » et les deux millions de violées, « Les viols de 1945, un tabou brisé » (Le Monde) et le journal de Marta Hillers (Radio-Canada, *Aujourd’hui l’histoire*) .

[7] Si je compte bien, quatorze fois « no future » dans la chanson des Sex Pistols « God Save the Queen », 1977 — à écouter sur YouTube . Amusant d’oser la comparaison entre la fin de l’Histoire chez Hegel et le « no future » des punks.

[8] On se souviendra de la harangue du Général Kellermann à Valmy le 20 septembre 1792 : « Vive la Nation »… ni le Roi, ni l’État mais bien la Nation… sa victoire en est d’autant plus belle. Lire « Le cri de Valmy », G. Gusdorf, texte intégral (Les Classiques des sciences sociales) . C’est mon plus grand reproche à mes amis socialistes… comment avez-vous osé oublier la leçon du 1er mai 1891 à Fourmies et renoncer à l’Armée de la Nation ? André Renard, lui, ne l’avait pas oubliée, le résistant de 40 était syndicaliste en 60 ne confondant pas les deux armées — voir la notice de la Province de Liège . Et puis la guerre c’est comme l’amour, quand on le fait pour de l’argent, ça porte un autre nom.

[9] Années 70 à 90 : CCC, Rote Armee Fraktion, Brigate Rosse, Action directe, bande à Baader… sans parler des basques, corses, Moluquois, irlandais, palestiniens… Sur le terrorisme actuel en Europe, voir le rapport d’Europol sur le terrorisme et l’extrémisme violent . Sur les soulèvements hongrois (1956), tchécoslovaques (1968) et Solidarność (1980), lire notamment A. Leignel, « Budapest 1956 : un printemps assassiné » (Le Monde) .

[12] Ce qui aboutit le 26 janvier 1977 à une pétition, depuis curieusement introuvable, défendant les relations sexuelles entre adultes et enfants publiée dans « le Monde », mais aussi dans « Libération ». Rédigée par Gabriel Matzneff, elle était notamment signée par Simone de Beauvoir, Louis Aragon, Roland Barthes, Jack Lang ou encore Bernard Kouchner. Dans la ligne d’auteurs pédophiles encensés par l’« intelligentsia éclairée », voir « Matzneff, Duvert et la cause pédophile » (blog Sexologie, Le Monde) .

[14] Relire Primo Levi, « Si c’est un homme », 1947, et Alexandre Soljenitsyne, « Le pavillon des cancéreux », 1963 et 1967. La citation partielle « Homo homini lupus est » est de Plaute (« Asinaria », v. 195 av. J.-C.) qui ajoute « non homo, quom qualis sit non novit » ce qui change le sens et fait la promotion de l’éducation et du « connais-toi toi-même » repris par Socrate du temple de Delphes. Aussi attribuée faussement à Thomas Hobbes, elle ne dit pas non plus exactement cela chez l’auteur anglais du « Léviathan » (1651) : « Pour sortir de l’état de nature, il faut quelque chose qui empêche les hommes d’agir comme des loups. Pour cela, les individus choisissent de passer un contrat social, où ils se dessaisissent de leur liberté naturelle et de leur autonomie pour la transférer au souverain », toute la nuance est dans le « comme » — voir l’analyse publiée sur La Pause Philo .

[15] Code Napoléon, article 371 : « L’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère »… étant entendu que pour être respecté et honoré… il faut être respectable et honorable. Cette double obligation en miroir faite aux parents échappe souvent à la lecture moqueuse et condescendante que l’on a de cette disposition. Voir le Code civil des Français, 1804 (Wikisource) .

[16] « La vanité d’autrui ne heurte notre goût que lorsqu’elle heurte notre vanité. » F. Nietzsche, « Par-delà le bien et le mal », page 126, maxime 111 — texte intégral (Wikisource) . Étant entendu qu’un vieil âne ne devient pas un cheval de course pas plus que la tradition n’a valeur absolue de référence sauf alors à justifier l’esclavage et autres pratiques « traditionnelles ».

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