L’instruction par Antoine Bréa & Corps défendus par Laure Heinich

"Pourquoi, Mariam ? Oui, pourquoi ? Mais c’est mon travail, non ? Je suis payé pour. On me fait confiance. (J’ai répondu comme ça chichement, médiocrement, les paupières basses, la vérité c’est que je ne savais pas trop bien moi-même. J’ai souri encore et je me suis tu. Mariam non plus n’a plus parlé. Il y a eu une gêne, alors j’ai relevé les yeux du fond de mon verre.) Vous savez, Mariam, vous allez rire parce que je ne suis pas vieux … mais il m’arrive de me sentir comme un de ces maniaques qu’inquiète la retraite parce qu’ils n’ont pas eu de vie sauf au bureau. De me sentir à un stade déjà racorni de l’existence – un stade où, si on n’est pas en entier les fonctions que la société nous donne, on ne sait pas qui on est, qu’est-ce qu’on fiche là. Pourquoi on se lève."

Sur quoi enquête Patrice Favre, jeune juge d’instruction qui vient de prendre son premier poste dans un TGI de la banlieue parisienne ? Est-ce vraiment sur cette affaire sordide de meurtre (ou d’assassinat) d’un « pointeur » (entendez un pédophile) dans la prison où il venait d’être transféré ? Ou sur lui-même ?

Il y a beaucoup d’éléments intrigants, voire inquiétants, dans ce dossier qu’il a retrouvé dans le cabinet de son prédécesseur, caché dans un coffre dont il a retrouvé la clé dans la poche de la toge de ce juge d’instruction qui s’est suicidé alors qu’il souffrait d’un cancer. Des éléments qui semblent mener à une personnalité « au-dessus de tout soupçon »…

Ce que nous conte Antoine Bréa, au-delà de cette instruction difficile, c’est d’abord une quête sur soi-même. Patrice est célibataire. Son ancienne amie est maintenant la compagne de son meilleur ami. Son père, haut-magistrat retraité, lui a imposé une lourde hérédité. Comment vivre dans cette société-là, avec cet héritage-là ?

L’ouvrage est à la fois d’une fluidité parfaite et d’une précision technique irréprochable. Antoine Bréa est avocat à Paris et, comme dans son précédent ouvrage[1], ce qu’il exprime touche les tréfonds de nos âmes de juristes de palais. Qui suis-je ? A quoi je sers ? Aurai-je la force ? Vous l’avez compris ce roman raconte une enquête mais ce n’est pas un polar…

"Pourtant je ne faisais aucun reproche, je ne prétendais pas qu’on m’ait poussé, ni encore moins forcé, les choses dans mon esprit s’étaient faites tout naturellement. Peut-être, c’est vrai, beaucoup à cause de l’idée extraordinaire que je me faisais de la magistrature de mon père, et de l’infériorité dans laquelle on plaçait chez nous tant d’autres professions… J’étais satisfait de toute façon de ce que j’avais accompli… Et mon travail actuel à l’instruction, à la fois fastidieux, procédurier et très technique, mais plongé dans l’humain, en prise avec la société, avec la norme et les déviances, ne me déplaisait pas, il correspondait même assez à mon tempérament, encore qu’il encourageait une disposition excessive à l’anxiété, la crainte lancinante de risquer l’erreur, qu’on critique voire qu’on annule en appel mes décisions, sans compter aussi un goût un peu insistant, mal défini chez moi (mais partagé je crois par tous les représentants de la loi) pour ce qui est obscur, pour les cas de transgression intenses, et la morbidité crue."

Corps défendus, le premier roman de Laure Heinich[2], ne suit pas la même trame, loin s’en faut. Le récit est plus direct, cru parfois. Mais il y a aussi une fameuse dose d’introspection dans l’histoire de cette avocate appelée à défendre les intérêts de la famille d’Ève, une jeune femme bisexuelle qui a été violée puis tuée par un jeune homme qui faisait partie de la bande avec laquelle elle était allé danser un soir où Émilie, sa compagne, était absente. Crime sexuel ? Crime homophobe ?

C’est que cette avocate aussi est bisexuelle. Elle a été mariée. Elle a un enfant. Elle vit maintenant avec Camille. Et, comme Émilie, Camille est, elle, une vraie homosexuelle. Notre avocate partage donc avec Ève cette curieuse sensation de n’être pas tout à fait d’un bord et pas non plus de l’autre. Aimer quelqu’un pour ce qu’il est, pas pour son genre. C’est beau. Ce n’est pas toujours facile.

Entre Ève et Laure, est-ce un transfert qui s’insinue ? La pénaliste, habituée à défendre les criminels, se sent mal à l’aise dans la peau d’une partie civile. Comme si elle devait requérir contre son propre meurtrier ? Comme si elle devait rendre compte à Camille de ce qu’elle ne dit pas à Émilie.

Je rentre chez moi en fin d’après-midi et retrouve Camille qui déambule dans le salon… « C’est cette affaire qui te taraude, tu as tes idées de plaidoirie ? ». Je balance à Camille que je ne vais pas évoquer l’homophobie du crime, ça ne rimerait à rien, le droit est fou mais pas au point de prévoir des circonstances aggravantes quand on risque déjà perpétuité. Tu voudrais quoi ? Que je rajoute à la peine, que je dise que la prison à vie, ce n’est pas assez ? Camille rétorque que j’ai l’air de me planquer derrière mon droit pour éluder cette question, toi qui questionnes toujours tout, c’est un peu étrange, non ? Je parle sur elle, plus fort, on n’en sait rien si c’était homophobe ou pas, tout n’est pas homophobe dans la vie. Camille me coupe sur un ton de président d’assises : « À qui dis-tu cela ? Aux jurés ou à moi ? ».

Une justice d’hommes, une justice de femmes, une justice d’êtres de chair et de sang.

Patrick Henry,
Ancien Président

[1] Récit d’un avocat.
[2] Elle a cependant déjà publié un bel essai, Porter leurs voix, en 2014.

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