Mot du Président Tribune n°179

Le pire serait de les oublier

Ce 29 août, à 42 ans, après 238 jours de grève de la faim, Maître Ebru Timtik, avocate turque, est décédée.

L’an dernier, elle avait été condamnée parmi d’autres avocats, à une peine de prison de 14 ans au terme d’un procès qui était une véritable parodie de justice. Maître Ebru Timtik était membre d’une association d’avocats spécialisés dans la défense de cas politiquement sensibles. Le pouvoir l’a poursuivie et condamnée pour, prétendument, avoir été liée à une organisation marxiste-léniniste radicale DHKP-C, un groupe qui a commis plusieurs attentats et est qualifié de « terroriste » par Ankara.

Des observateurs étrangers, dont Maîtres Sibylle Gioe, Ives Detilloux, Bilal Asa, Jean-Philippe De Windt du barreau de Liège, Noemi Desguin du barreau du Brabant Wallon et Robin Bronlet, Pauline Delgrange, Mireille Jourdan, Juliette Arnould, Juliette Vanderstraeten, Laurent Arnauts et Katrien Desimpelaere des deux Ordres de Bruxelles ont pu assister à cette mascarade de procès ou participer à la mission d’enquête et dénoncer les nombreuses violations des droits humains.

Maître Ebru Timtik a été condamnée parce qu’elle a exercé son métier d’avocat. Elle est morte parce que le pouvoir en Turquie a décidé de la laisser mourir.

Maître Ebru Timtik est l’honneur de notre profession.

 

Ce 28 août, le bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, Me Monferrier Dorval, a été tué par balles devant chez lui. Maître Dorval avait été élu à la tête du principal barreau d’Haïti le 6 février dernier. Ces dernières semaines il avait pris position comme bâtonnier et avec la Fédération des barreaux d’Haïti sur plusieurs sujets brûlants de l’actualité.

Il est évidemment trop tôt pour s’exprimer sur les raisons de cet assassinat. Certains ne peuvent cependant s’empêcher de rappeler la volonté du Bâtonnier Dorval de maintenir l’indépendance du barreau face au monde politique.

 

Dans les geôles iraniennes où elle croupit depuis des années, Maître Nasrin Sotoudeh a entamé une grève de la faim pour une amélioration de ses conditions de détention et la libération des prisonniers politiques au milieu de la pandémie de coronavirus. Elle est dans un « état critique », a déclaré jeudi dernier son mari.

Maître Nasrim Sotoudeh a été condamnée du chef de propagande contre l’État, de rassemblement et de collusion pour agir contre la sécurité nationale, d’apparition à la justice sans hijab islamique, d’encouragement à la prostitution et de promotion de l’immoralité et de l’indécence à une peine de 38 ans et six mois de prison et à 148 coups de fouet.

Maître Nasrin Soutoudeh a passé sa vie à défendre les droits humains des Iraniens, en particulier des femmes … Elle est également l’honneur de notre profession.

 

Mes chers Confrères,

En guise d’éditorial, j’aurais pu choisir les traditionnels vœux de bonheur en ce début d’année judiciaire. J’aurais pu vous parler de l’espoir d’avoir bientôt un gouvernement de plein exercice et majoritaire qui prenne des décisions en matière de refinancement de la justice. J’aurais pu évoquer avec vous toutes nos incertitudes quant à la crise sanitaire que nous traversons. J’aurais pu enfin vous parler des mille et un projets d’AVOCATS.BE pour améliorer le travail quotidien des avocats.

J’ai préféré nous rappeler ce qui se passe près de chez nous pour mieux apprécier l’immense chance que nous avons de vivre dans un état démocratique qui respecte l’indépendance de la justice, celle du barreau, celle de l’avocat. C’est une chance exceptionnelle et nous devons tout faire pour maintenir cette situation. Dès que l’indépendance de l’avocat ou le secret professionnel sont en danger par des projets de directive ou de loi, nous devons tout faire pour sauvegarder ces valeurs.

En cette période de pandémie, en cette période de disette, en cette période d’incertitude, je vous souhaite la meilleure année judiciaire possible.

 

Votre très dévoué.

Xavier Van Gils,
Président

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A propos de l'auteur

Xavier Van Gils

Président d'AVOCATS.BE