Prête-moi ta plume Tribune n°181

Juliette ou le paradis perdu par Anne Gruwez

Juliette ou le paradis perdu, par Anne Gruwez, Noir Jaune Rouge – Belgian crime story, 2020, podcast RTBF Auvio

« Sous le cerisier du champ d’avoine, elle lui dit les vilénies du fermier qui l’emploie, qui l’emploie à tout d’ailleurs. Il écoute, horrifié. Il découvre une Juliette souillée par une brute. Il est en rage. Et c’est elle qu’il frappe. Et c’est d’elle qu’il soulève les jupes pour la prendre violemment. Puis, épuisé, il s’affaisse et pleure la tête dans les cheveux en lui demandant pardon. Il a honte lorsqu’elle murmure « Je savais que cela arriverait. C’est fait ». Elle sourit. »

Via le site auvio, la RTBF nous offre une série de petits polars, sous la forme de podcasts publiés sous le titre générique Noir jaune rouge – Belgian crime story. Il s’agit, à chaque fois, de nous présenter, sous une forme un peu romancée, un crime qui défraya la chronique au siècle dernier.

Les auteurs lisent eux-mêmes les textes qu’ils ont écrits sur la base des dossiers d’époque.

Parmi ceux-ci, Anne Gruwez dont on sait qu’elle n’est, par ailleurs, ni juge (quand même un peu…), ni soumise (cela est en effet incontestable…).

Elle nous raconte l’histoire de la pauvre Juliette, une robuste et jolie fille de ferme, sauvagement assassinée en août 1912 du côté de Waterloo. Les soupçons se portent immédiatement sur son ex-employeur et amant, le fermier Émile, et sa femme, l’ambitieuse Hélène. Les indices recueillis (une mèche des cheveux d’Hélène, arrachée lors de la scène du crime et restée coincée dans les doigts de Juliette, et le marteau à bout carré utilisé par Hélène pour fracasser la tête de Juliette) mènent rapidement à Émile et Hélène.

La condamnation sera lourde. La mort pour Émile et la perpétuité pour Hélène. Il est vrai qu’Émile avait voté socialiste aux élections précédentes (celles qui portaient sur la reprise du Congo légué par Léopold II) et qu’Hélène n’était qu’une ancienne gouvernante intrigante qui avait épousé son maître peu après son veuvage… Les aléas du jury populaire…

Il y aura cependant un coup de théâtre final, dû notamment à la verve de Paul-Émile Janson, qui reprit la défense d’Hélène (mais aussi, soyons de bon compte, à de probablement faux aveux d’Émile, catholique pratiquant, qui était conscient que ses infidélités étaient à l’origine du drame même s’il n’en avait sans doute pas été l’acteur).

L’aveu, reine des preuves…

Cela m’a rappelé un de mes premiers dossiers. J’y défendais un militaire (devant le conseil de guerre puis la cour militaire donc) qui s’était aussi accusé d’un meurtre que sa maîtresse avait sans doute commis. Les invraisemblances qui émaillaient les récits successifs de mon client n’avaient pas suffi à convaincre la cour de sa probable innocence… Ce « Mais, Maître, votre client a avoué », asséné en fin d’audience, juste avant un délibéré qui n’allait durer que quelques minutes, je ne l’oublierai jamais.

Un drame d’un autre temps, qui semble sorti du moyen-âge.

Janson gagne. Hélène est acquittée. En sueur, il l’embrasse. Dans les yeux d’Hélène, il voit passer ce qu’il prend pour une lueur d’aurore, une lueur satanique au souvenir de deux crimes commis…

Un drame de tout temps.

 

Patrick Henry,
Ancien Président

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A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président