Tunisie : les activités d’ASF suspendues pendant 15 jours puis à nouveau autorisées et Me Chawki Tabib

En Tunisie, dans un contexte de concentration des pouvoirs entre les mains du président qui a pour conséquence l’effondrement de l’état de droit et une intensification de la répression des libertés publiques, l’action d’Avocats sans Frontières est extrêmement importante.

Le bureau local d’A.S.F. y a en effet mis en place un dispositif d’aide juridique et d’assistance judiciaire aux personnes vulnérables et victimes de violations de leurs droits fondamentaux et de discriminations fondées sur le genre, la religion, la couleur de peau, l’origine, l’orientation sexuelle et le handicap, de même qu’aux migrants, aux personnes placées en garde à vue, aux femmes victimes de violences et aux enfants nés hors mariage.

Il assure aussi la prise en charge d’urgence d’activistes et de défenseurs des droits humains et garantit la présence d’un(e) avocat(e) dès leur interpellation ou arrestation.

En 2025, ce sont pas moins de 67 avocates qui ont participé à ce dispositif (32 avocates et 35 avocats) et ils/elles ont fourni 358 consultations juridiques, ont assuré pas moins de 625 assistances judiciaires et ont observé 35 procès thématiques devant la justice militaire et civile.

L’ampleur du service fourni est impressionnante !

Malgré cela, Avocats Sans Frontières en Tunisie avait reçu, le mardi 5 mai 2026, une décision de suspension de ses activités pour une durée de 30 jours.

Cette décision, prise alors qu’A.S.F. avait répondu dans les délais impartis aux demandes de renseignements reçues précédemment, constituait une atteinte manifeste à la liberté d’association et je vous invite à prendre connaissance du communiqué publié le 6 mai 2026 .

La mobilisation a été fort importante et elle a produit l’effet escompté : ce 20 mai 2026, A.S.F. nous a fait part d’une excellente nouvelle : la suspension de ses activités a été levée et les projets peuvent donc reprendre leur cours.

C’est à la suite d’une audience de la semaine dernière, où A.S.F. avait été représenté par un collectif de 73 avocats, bénéficiant de surcroît d’un énorme soutien de la société civile, que le dirigeant du dispositif, Maître Elyes Ben Sedrine a été convoqué ce lundi 18 mai à la direction générale des associations, à la suite de quoi il a été mis fin à la procédure et la suspension a été levée.

Si nous nous réjouissons de ce dénouement et du succès de cette mobilisation solidaire, ce processus d'intimidation reste une atteinte manifeste à la liberté d’association et demeure profondément préoccupant pour d'autres structures qui ne bénéficient pas du même soutien.

En effet, la Tunisie n’est pas seulement ce pays magnifique bordé de plages de sable fin et doré où passer d’agréables vacances. C’est aussi, malgré l’espoir né du Printemps arabe, où l’indépendance de la justice est remise en cause depuis les mesures d’exception annoncées par le président Kaïs Saïed en juillet 2021, notamment à la suite de la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature et de la révocation arbitraire de nombreuses et nombreux magistrat(e)s.

Preuve en est le sort subi actuellement par l’ancien bâtonnier de l’Ordre National des avocats de Tunisie Chawki Tabib.

Celui-ci fut président de l’Instance Nationale de Lutte Contre la Corruption (INLUCC) de 2016 à 2020 avant d’être démis de cette fonction par Elyes Fakhfakh, ancien chef du gouvernement tunisien dans le contexte des investigations menées par l’Instance sur des soupçons de conflit d’intérêt et d’irrégularités dans la déclaration de patrimoine concernant ce dernier.

Depuis ce moment, Me Tabib est la victime d’une véritable campagne de harcèlement judiciaire et a fait l’objet de nombreuses arrestations, détentions, placements en résidence surveillée et mesures d’interdiction de voyager sans fondement juridique apparent.

Le 14 avril dernier, alors qu’il s’était présenté volontairement devant le juge d’instruction près le pôle judiciaire économique et financier, rattaché au tribunal de première instance de Tunis, suite à une information transmise au barreau de Tunis fixant son audition à cette date, Me Tabib a été incarcéré à la prison de Mornaguia, au sud-ouest de Tunis.

Il lui est reproché plusieurs infractions financières dans le cadre de ses fonctions à la tête de l’INLUCC mais l’Observatoire pour la protection des défenseur(e)s des droits humains, un partenariat de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) souligne que « les poursuites engagées contre M. Chawki Tabib s’inscrivent dans un contexte plus large de restriction croissante de l’espace civique et de répression des voix critiques en Tunisie, marqué par la multiplication des poursuites judiciaires contre des journalistes, avocat(e)s, défenseur(e)s des droits humains et opposant(e)s politiques » .

Le bâtonnier Tabib est l’avocat en danger auquel Patrick Henry consacrait sa rubrique dans la précédente Tribune .

Depuis son arrestation il y a maintenant un mois, le procès de Me Tabib a fait l’objet de plusieurs remises, semble-t-il dues à la présence, à chaque fois, d’une délégation de consœurs et confrères, venus notamment de l’étranger, le soutenir et la mobilisation reste intacte.

L’histoire n’est donc pas finie, mais nul n’en connaît l’issue.

Luttons ! (copyright Patrick Henry)

Stéphane Gothot, 
Président

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