Le 15 mai dernier, Pierre Defourny, président du Tribunal de 1ère instance de Liège, annonçait aux magistrat(e)s, greffières et greffiers et membres du personnel de la deuxième plus importante juridiction de 1ère instance de Wallonie qu’il avait pris la décision de mettre son mandat anticipativement à disposition en application de l’article 259quater, §7, du code judiciaire, le délai de mise à disposition débutant, à sa demande et dans l’intérêt du service, au 1er juillet 2026.
L’information a très vite percolé et a causé la stupéfaction non seulement au sein du Tribunal lui-même mais aussi au sein du barreau et même du grand public, et les médias liégeois (le journal « La Meuse » et la télévision locale « Qu4tre » l’ont diffusée.
En effet, Pierre Defourny, fils du bâtonnier Jean-Marie Defourny, ancien président de l’O.B.F.G., n’est pas homme à s’effacer aux premières difficultés. Avocat pendant 25 ans puis juge au T.P.I. de Liège, puis conseiller à la Cour d’appel de Liège, il avait pris les rênes du Tribunal 7 ans exactement avant cette annonce fracassante et il est bien connu de toutes et tous pour son caractère courageux et volontariste.
L’article de La Meuse évoqué ci-avant rapporte qu’il est « découragé par les difficultés et les désillusions successives rencontrées … essentiellement dues au désintérêt voire au mépris du monde politique à l’égard du pouvoir judiciaire ».
Le président Defourny a expliqué dans un communiqué diffusé par la télévision locale « Qu4tre » qu’il est impossible de garantir un service adéquat au justiciable avec un cadre de magistrats et de greffe inchangé depuis 1975 et un personnel administratif dramatiquement incomplet. Et de préciser, concernant le personnel administratif, qu’il manque 40 % de l’effectif (en présence réelle, tenant compte des absences pour maladie) et, que, lorsque le Collège des cours et tribunaux insiste pour que les places vacantes soient publiées, l’administration finit par lui répondre qu’il n’existe pas de budget disponible pour d’éventuels engagements en 2026 !
On en viendrait à espérer de pouvoir engager dans le cadre de « flexi-jobs » ou de l’article 60 de la loi organique des CPAS mais il semble que cela soit impossible.
Magistrat(e)s surchargés, sous pression constante et qui finissent en burn-out, audiences qui ne peuvent se tenir faute de greffière ou greffier disponible, personnel incomplet et croulant sous le travail, ce qui occasionne également des maladies que l’on ne peut qualifier que de professionnelles et donc des absences complémentaires, le tableau est connu et noir. Cela finit inévitablement par créer des tensions voire des dissensions en interne, qui ont, sans doute, également contribué à ce départ anticipé.
Pour rappel, il n’y a pas si longtemps, la Première Présidente de la Cour d’appel de Liège conseillait par mail à tout le personnel judiciaire de se munir de son papier de toilette personnel car le budget destiné à en acquérir était épuisé. C’est dire…
Comme je l’ai déjà écrit, à côté des violations flagrantes de l’état de droit et des attaques contre les droits fondamentaux que le barreau dénonce à chaque fois, le manque de moyens octroyés à la Justice est une attaque « au quotidien » contre l’état de droit et cela doit cesser !
J’ai le sentiment qu’en matière de droits et de justice tout va à vau-l’eau alors précisément que la demande de justice est sans cesse plus importante dans la société. Est-ce l’âge, les effets du dérèglement climatique qui me tapent sur le système ou la fatigue de la fin d’année judiciaire et de mandat ? Je ne le pense pas.
La Justice, ce n’est pas un service public comme les autres, c’est un des trois piliers de la démocratie et elle mérite un sort particulier, un plan de redressement et de financement réfléchi et construit, et pas de rares mesures au cas par cas qui ressemblent trop souvent à un emplâtre sur une jambe de bois.
Sans quoi, je crains que les démissions comme celle de Pierre Defourny se multiplient et que l’on connaisse une crise des vocations quand il s’agira de trouver de nouveaux candidats pour occuper les fonctions devenues vacantes.
Stéphane Gothot,
Président