D.R. : C’est la pensée superbe de Pascal : « La vraie éloquence se moque de l’éloquence ».
R.B. : Oui, vous plaidez le visage à nu.
D.R. : Certains ne comprendront pas cette compassion. On s’émeut d’entendre la respiration de son enfant, le soir, dans la chambre où il s’est endormi. On écoute le souffle de la personne que l’on aime, la nuit, à côté de soi. Mais le souffle d’un criminel…
R.B. : Il ne s’agit pas de compassion. Il s’agit de la part d’humanité qu’il faut défendre, jusque dans le pire des salauds. Torrès disait : «Tu défends l’homme, pas le crime ».
D.R. : Y voyez-vous une dimension chrétienne … ?
R.B. : Certainement pas. Cela n’a rien à voir avec l’amour chrétien. La défense est une action indifférente à la personne de l’accusé. Défendre, ce n’est pas aimer une personne. C’est aimer le principe de défendre. L’avocat doit défendre le coupable aussi bien que l’innocent. Comme le médecin, qui soigne pareillement l’un et l’autre.
Quelques mois avant la mort de Robert Badinter, Darius Rochebin l’a rencontré à plusieurs reprises, pour une série d’entretiens à bâtons rompus. Il en sort ce petit livre qui fait un peu figure de testament spirituel.
Badinter y évoque sa jeunesse, sa famille, ses origines. On sait qu’il est issu d’une famille bessarabienne qui émigra en France au début du siècle dernier, au moment où la France des Dreyfusards fascinait les juifs, à l’époque victimes, dans l’Europe de l’Est, de fréquents pogroms. Il raconte l’immense déception de ce peuple qui sera livré aux nazis par ceux-là mêmes en lesquels ils avaient placé toute leur confiance. La trahison du Maréchal. Mais aussi le rachat de la République par ceux qui refusèrent de s’associer au crime des crimes, qui cachèrent et sauvèrent des milliers de juifs.
Pages essentielles s’il en est. Surtout aujourd’hui, à une époque où nous aurions tant besoin d’un sursaut républicain.
Il y a dans ces entretiens des passages forts, consacrés à l’abolition bien sûr, mais aussi à l’éloquence. J’adore ce passage où il raconte qu’attablé avec son maître de stage, l’immense Henri Torrès, dans un bouis-bouis également fréquenté par des prostituées, il entendit deux de celles-ci parler de leurs secrets. La plus jeune demande à son aînée comment elle parvient toujours à se faire payer plus qu’elle.
« Tu dois leur faire de sacrées spécialités »… « Tu veux savoir mon truc ? C’est tout bête. Je les écoute. Je les écoute aussi longtemps qu’il faut. Je leur donne toute mon attention. Et ils repartent si contents qu’ils paient le double ».
Et à Darius Rochebin, qui s’étonne de cette leçon d’art oratoire, Badinter répond :
Vous devez vous rendre attentif à l’auditoire, autant qu’il l’est à vous. Il s’agit de lui parler vraiment. De lui parler, vous comprenez ? En guettant les émotions, les attitudes, les regards. Tout discours réussi est un dialogue, les yeux dans les yeux, même si le public est muet. L’orateur le plus brillant échoue, s’il n’établit pas ce contact.
Bien sûr, la mort et la vieillesse sont très présentes dans ces entretiens. De la vieillesse, Badinter ne dit que peu. Il reprend à son compte la phrase du général de Gaulle : « La vieillesse est un naufrage », mais il ne s’y attarde guère. Ce qui compte, dit-il, c’est de mourir en poésie, au son du Voyage de Baudelaire : Ô mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre ! ...
Y est-il parvenu ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Mais il nous livre en tout cas un dernier conseil :
Aimez la vie, et la vie vous aimera. Avec ses drames, ses incertitudes, sa fin qui n’est pas gaie, peu importe, la vie vaut la peine d’être vécue.
C’est le dernier message de celui que l’on appelait à l’Université de Columbia « Mister Joie de vivre ».
Patrick Henry
Ancien président
Patrick Henry