Prête-moi ta plume Tribune n°191

La familia grande par Camille Kouchner

« La culpabilité est comme un serpent. On s’attend à ce qu’elle se déploie en réaction à certains stimuli mais on ne sait pas toujours quand elle viendra vous paralyser. Elle fait son chemin, trace ses voies. La culpabilité s’est immiscée en moi comme un poison, a bientôt envahi tout l’espace de mon cerveau et de mon cœur. La culpabilité se déplace d’objet en objet. Elle se greffe plusieurs visages et vous fait regretter tout et n’importe quoi. Ma culpabilité a plusieurs âges. Elle fête tous ses anniversaires en même temps que moi. Ma culpabilité est ma jumelle. Une nouvelle gémellité.

Et d’abord, la culpabilité noie la mémoire. Elle efface les dates pour laisser sa proie dans le noir. Ni Victor ni moi ne pouvons dire avec certitude l’âge que nous avions à ce moment-là. 14 ans, je crois. »

C’est un témoignage. Un témoignage indispensable.

Selon un sondage IPSOS, un français sur dix aurait été victime d’inceste. Cela fait beaucoup de victimes. Et beaucoup de coupables…

La familia grande, par Camille KOUCHNER, Paris, Seuil, 2020, 206 pages, 18 euros.

Voici quelques années que la parole des victimes commence à se libérer. Commence. Mais que savons-nous réellement de la souffrance de ces hommes et femmes auxquels un de leurs proches a volé l’innocence ? Comment se reconstruisent-ils ? S’ils y arrivent…

« Je suis interdite de passé. Quel chagrin d’être privée des souvenirs de son enfance, et des gens qu’on aimait. »

Camille Kouchner est la fille de Bernard, bien sûr, mais celui-ci ne fut guère présent dans son enfance. D’abord parce qu’il s’engageait aux quatre coins du monde. Ensuite, parce que sa mère, Evelyne Pisier, l’a quitté. Evelyne est la sœur de Marie-France. Mais aussi et surtout pur produit des golden sixties, de mai 68 et du mouvement féministe. Professeur de sciences politiques et de droit public (une des premières), romancière et essayiste, membre du C.N.R.S., chargée de rapports par différents ministres, un temps maîtresse de Fidel Castro, adepte de l’amour libre, de l’éducation non contrainte, farouche adversaire du port du soutien-gorge et de la culotte, fumeuse invétérée…

De gauche, bien sûr. Gauche caviar diront certains. Avec son second époux, Olivier Duhamel (dans le livre, il est cité uniquement comme « mon beau père » mais il ne faut évidemment pas chercher loin pour découvrir son nom), ils possèdent une grande (double) villa à Sanary, dans le Sud de la France, où chaque été se retrouvent toute la famille et de nombreux amis : la familia grande.

Famille recomposée, ouverture au monde, à la culture, enfance dorée, enfance heureuse.

Cela, c’est la première moitié du livre. Puis tout bascule. Le père d’Evelyne, ancien haut fonctionnaire, maurassien, pétainiste, répudié par son épouse et ses enfants, reprend contact fugitivement puis se suicide, quasi dans l’indifférence. Mais quelques années c’est au tour de Paula, la mère d’Evelyne et Marie-France, une femme aussi libre que superbe. Evelyne n’encaisse pas. L’alcool devient le compagnon de ses soirées.

Camille a deux frères : un aîné, Colin, et un jumeau (elle l’appelle Victor dans ce livre mais c’est un prénom d’emprunt). Suivront un frère et une sœur adoptés. Camille et Victor sont bientôt quitté par Colin, qui s’en va « koter », comme on dit par ici. Et bientôt Camille surprend le manège de son beau-père, qui passe tous les soirs un temps considérable dans la chambre de Victor.

Victor ne dit rien, ne veut rien dire. Peur de tout casser, de tout perdre. De devoir raconter, de ne pas être cru. Pas la force de dénoncer.

Et Camille aussi, par respect et par crainte, se tait. D’ailleurs qui écouterait ? Classique. Horriblement classique.

Mais l’hydre s’insinue en elle. Elle se tait mais elle se ronge. Les petits frère et sœur grandissent. Bientôt arriveront les petits-enfants. Et tous se retrouvent, chaque été, à Sanary…

Camille parle. D’abord avec Victor, puis avec Colin, avec Marie-France. Puis à un avocat. Puis à Evelyne. Et Evelyne rejette, refuse, rompt les ponts, renonce à ses petits-enfants, se sent trahie. Trahison, le mot est lâché. Double trahison. D’abord d’avoir trompé sa mère en ne lui disant rien. Ensuite d’avoir trompé sa mère en lui disant tout.

Marie-France puis Evelyne mourront très vite. Marie-France retrouvée au fond de sa piscine, liée à un fauteuil. Evelyne d’un cancer du poumon, en un mois, sans avoir revu ses enfants ni ses petits-enfants. La roche tarpéienne est proche du Capitole (je ne sais plus qui a dit cela : Mickey ou Donald ?)…

Alors Camille écrit, pour essayer d’exorciser la souffrance, pour essayer d’expulser l’hydre, pour dire l’indicible, pour se sauver.

Peut-être aussi pour nous dire que le corps des enfants n’est pas la propriété des parents, pas plus que celui des femmes n’est celle des hommes.

« Maman, toutes ces années, la culpabilité, la tristesse et la colère m’ont étouffée.

J’avais 14 ans et j’ai laissé faire. J’avais 14 ans et, en laissant faire, c’est comme si j’avais fait moi-même. J’avais 14 ans, je savais et je n’ai rien dit.

J’avais 14 ans et je te mentais, maman. J’avais 14 ans et j’ai sans doute pris du plaisir à découvrir un espace que je croyais interdit.

J’avais 14 ans et, quand on est la sœur, on endosse la culpabilité pour alléger l’expérience du frère, on la fait sienne pour le dégager. On s’emprisonne.

Je serai toujours la mieux placée pour comprendre l’irrationnelle culpabilité de Victor. J’ai vécu avec la mienne, chaque jour, pendant trente années.

Jusqu’à ce que la petite fille alerte et amusée que j’étais se libère de sa mère, et tente d’empoisonner l’hydre en achevant ce livre.»

 

Patrick Henry,
Ancien Président

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Patrick Henry

Ancien président