Prête-moi ta plume Tribune n°133

Je défendrai la vie autant que vous prêchez la mort par Samia Maktouf

Ecrit par Patrick Henry

En attendant, me voici poussant la porte d’un des plus célèbres cabinets d’avocats parisiens, …

Je fus engagée. À l’époque, ce n’était pas un miracle. Je ne me souviens pas d’avoir souffert de racisme ou de discrimination à l’embauche en ces années 1990 où je posais définitivement mes valises dans la capitale des lumières. L’époque était plutôt à l’entrée massive des étudiants des pays en voie de développement et de repartir ensuite dans leur pays d’origine, où ils intégraient l’élite. Le marché était ouvert et les mentalités dénuées de préjugés anti-musulman …

C’est ainsi que s’ouvre la carrière de Samia Maktouf, jeune avocate issue de la bourgeoisie de Tunis.

D’abord des dossiers d’affaires où elle est affrontée à un monde d’hommes blancs, où elle se forge. Puis un cabinet de pratique (quasi-)individuelle où elle se confronte à la vie des gens, « petits » délinquants, « petits » commerçants, « petites » gens, des hommes et des femmes comme vous et moi, quoi …

Puis viennent les migrants, les SDF, toute la misère du monde. Comme Atlas, comme les jeunes avocats qui pratiquent le pro deo, elle découvre la pauvreté, la difficulté, le décrochage, l’exclusion.

Cette rencontre fortuite va me confronter brutalement au drame des migrants clandestins, cette population fragile, aux abois, qui n’a aucune idée des difficultés qu’elle va rencontrer et des démarches à entreprendre pour être en accord avec la loi. Je constate du même coup à quel point notre administration judiciaire n’est pas préparée à traiter ces cas, à gérer ce flux de dossiers imprévus, et à adapter ses procédures pour permettre à ces justiciables d’exercer leurs droits comme tout un chacun … 

Il y a aussi ceux qui ont trahi. On n’est pas nécessairement traître par idéologie. On trahit souvent par faiblesse. Parce que la pression nous dépasse.

Puis un jour arrive Latifa.

Latifa est la mère d’un soldat tué par Mohamed Merah. C’est l’affrontement avec Thanatos.

Il avait surtout prononcé une phrase glaçante qui restera gravée dans ma mémoire pour toujours. Une phrase à la fois terrifiante et lourde de sens, qui symbolise à elle seule l’idéologie mortifère qu’il portait en lui : « Moi, la mort, je l’aime comme vous aimez la vie ». L’amour de la mort. La négation totale de notre humanité. Voilà ce qu’est le terrorisme.

Samia Maktouf devient l’avocate des victimes. De toutes les victimes. Ceux qui ont été blessés, meurtris, massacrés. Au hasard. Parce qu’ils étaient dans la trajectoire. Parce qu’ils étaient là. Parce qu’ils vivaient. Comprendre leur souffrance. L’exprimer, la faire éclater. Quels qu’ils soient. Parce que la souffrance est universelle.

Je défendrai la vie autant que vous prêchez la mort.

Voilà sans doute la meilleure réponse à opposer à ceux qui prônent la mort. Continuons à porter cette vie qu’ils haïssent, à défendre sa valeur, à louer les joies qu’elle nous procure, à contempler sa beauté. Car Mohamed Merah avait raison sur un point : nous, hommes et femmes qui n’avons pas renié notre humanité, aimons la vie. Follement, passionnément. Le terrorisme nous a montré sa fragilité. Elle n’en est que plus belle. Et plus défendable.

Luttons.

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A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président