Il appartient à la Présidente de prononcer sa réplique.
D’entrée de jeu elle nous prévient : Elle ne critiquera pas le discours de l’oratrice avec lequel elle est totalement d’accord.
L’autonomie personnelle de l’individu est pour elle aussi une valeur intangible dans notre société, pour ne pas dire dans notre civilisation …, dans toutes les composantes abordées.
Elle souhaite toutefois y apporter une dimension qui n’a pas été analysée et qu’elle estime importante.
Il s’agit de la dimension sociétale de l’autonomie personnelle …
Puis-je me permettre de rappeler en quelques mots que …
… l’être humain est un « animal social » par excellence.
Depuis son émergence en Afrique australe, (rappelons-nous … Lucy) voici près de quatre millions d’année, cet homo erectus, n’a pu survivre et se développer seul, en ignorant ses congénères.
La solidarité fut une condition essentielle de son maintien en vie, ni plus ni moins.
Dans ce contexte l’autonomie individuelle était réduite à sa plus simple expression, et en réalité inexistante.
La chasse était fondamentalement exercée collectivement, basée sur les stratégies du guet, de l’approche des animaux et de l’assaut final en poussant des cris destinés à effrayer la proie convoitée.
Hors du groupe, pas de salut !
C’est dire que la dimension sociale de la vie des premiers hommes s’imposait sous peine de mort certaine.
Il ne s’agissait pas d’un concept.
Notre Présidente ne remontera pas si loin et c’est bien normal.
Dans sa brillante réplique, elle dit notamment en préambule :
« Il est évident qu’en tant que femme de moins de 30 ans dans notre société occidentale du 21ème siècle, je n’ai aucun intérêt à m’opposer à l’expansion des libertés individuelles, libertés qui ont évolué positivement grâce aux mouvements contestataires de nos générations passées.
Évidemment, je partage votre avis quant à l’importance d’ériger en principe le droit de disposer de son corps librement, le droit à l’avortement, le droit à choisir son orientation sexuelle ou encore son identité, tout en respectant toujours les principes de respect de l’autre et de consentement.
Je vais donc me rallier à votre cause.
Je vais observer ce principe de liberté individuelle sous un prisme plus reculé, avec plus de hauteur :
« les libertés individuelles dans le cadre de notre société collective. »
Je souhaite être le prolongement de votre propos en estimant que vous avez parlé des libertés individuelles à l’échelle de l’individu tandis que je vais les analyser à l’échelle de la société,
Je souhaite composer une ode à la collectivité, plutôt sous un angle philosophique que juridique.
A cet égard,
Il est intéressant de se pencher sur l’étymologie du terme « liberté individuelle »
Le terme liberté vient du nom latin Libertas, qui signifie : état de l’homme libre, qui n’est pas esclave ni soumis à des contraintes.
Individu vient quant à lui du terme individuus : qui signifie indivisible, inséparable, entité unique qui ne peut être divisée sans être détruite.
La liberté individuelle peut donc être comprise comme les convictions propres à chacun, inhérentes à sa qualité d’humain et contre lesquelles on ne peut aller sans risquer de détruire son intégrité.
Et finalement, c’est vers cela que tendent les droits et libertés individuels, permettre à chacun d’être libre dans ses choix pour coller avec ses convictions profondes. .
Mais alors, comment les garantir sans qu’elles n’occultent la vie en société ?
Car évidemment les libertés individuelles sont fondamentales.
Mais elles mènent parfois à ce qu’on oublie le Nous collectif pour toujours mettre en avant la recherche de l’assouvissement plein et total de nos libertés, de la singularité au détriment de la collectivité.
J’ai deux critiques sur votre propos.
- Tout d’abord, vous avez choisi de le centrer sur l’autonomie personnelle, particulièrement rattachée au droit de disposer de son corps
Vous avez limité les exemples à l’euthanasie et aux pratiques BDSM.
Vous auriez pu aborder tant d’autres sujets qui sont brûlants et qui méritent qu’on s’y attarde ;
Notamment :
- L’avortement en Belgique – qui appelle encore à des évolutions législatives ;
- La prostitution,
- La procréation médicalement assistée
- La gestation pour autrui,
- …
Et les libertés individuelles sont même plus larges encore car vous auriez pu aborder la liberté d’expression ou encore la liberté de conscience.
Mais vous ne les avez pas abordées, certainement parce que vous avez pris la liberté de limiter votre temps de parole.
- Ma seconde critique portera sur les dérives de ces libertés individuelles.
Vous nous avez parlé des limites de l’autonomie personnelle résidant dans la protection de l’intégrité physique et de la dignité humaine.
Mais à mon sens, vous n’avez pas suffisamment insisté sur les paradoxes et les risques de ces libertés quand elles sont mal comprises ou mal encadrées.
Cette critique s’articule autour de plusieurs axes :
- La première dérive est celle d’une liberté conçue comme un droit illimité.
Elle conduit inévitablement à :
l’égoïsme social, la difficulté à accepter les règles nécessaires à la vie commune et la disparition du sens collectif,
à La liberté se transforme alors en revendication permanente, non en principe partagé.
- La liberté peut parfois être utilisée au détriment des autres
Parce qu’elle limite ou met en danger celle d’autrui.
C’est la dérive d’une liberté nuisible, qui n'est plus un droit mais un abus de droit.
Je pense notamment à la Liberté d’expression qui s’arrête lorsqu’elle se transforme en diffamation ou incitation à la violence.
Ou encore la Liberté d’entreprendre qui ne doit pas devenir une exploitation ou une mise en danger d’autrui.
- La déresponsabilisation
Certaines personnes au nom de leur liberté refusent :
- les règles sanitaires, (toutes les personnes qui refusaient de se faire vacciner ou qui refusaient les contraintes sanitaires) en vertu de leurs libertés indivduelles
Mais une liberté sans devoirs produit le désordre et fragilise la société.
C’est la dérive d’une liberté qui refuse toute responsabilité.
En conclusion les libertés individuelles dévient lorsqu’elles se transforment en égoïsme, lorsqu’elles blessent autrui, lorsqu’elles creusent les inégalités ou lorsqu’elles refusent les limites indispensables à la vie commune.
La liberté cesse d’être un droit lorsqu’elle devient un privilège, un danger ou une excuse. »
La question qu’il y a lieu de se poser est dès lors la suivante :
« Comment garantir les lib individuelles dans la société collective sans qu’elles n’aient un impact négatif sur la société ? »
Comment faire pour que la collectivité ne se sente attaquée dans ses principes et ne se sente obligée de faire front face aux individualités ?
Car actuellement, c’est ce qu’il se passe dans nos sociétés.
La société ne fait plus société, elle s’offusque contre des principes, choisit un ennemi commun et se ligue contre ce dernier.
Aux USA, ce sont les femmes qui pratiquent l’IVG ou les juges qui la légalisent,
en Europe, la communauté LGBTQIA+ ,
en Belgique, une crèche qui ne correspond pas au traditions …
Comme s’il s’agissait de la dernière manière de faire unité.
On fait front contre des idées, contre des minorités, en pensant que c’est comme ça que l’on fait société.
Mais non ….
Le sujet des libertés individuelles devrait être un sujet qui rassemble J et qui unit J parce que comme vous l’avez bien dit, la pluralité humaine est une richesse et pas une tare.
Chacun devrait pouvoir mener son existence selon ses propres valeurs mais toujours dans le respect de l’autre.
La liberté de l’un s’arrêtant là où commence celle de l’autre.
Mais justement, à quel moment pouvons-nous décider que la liberté de l’un entache celle des autres ?
Comment des questions aussi intimes que l’identité de genre ou l’identité sexuelle d’un autre pourraient-elles gêner nos propres libertés ?
Cela parait insensé tant ces questions sont attachées à la vie privée.
Comment y remédier ?
La clé est dans la réflexion
Il faut repenser notre société en
- défendant les libertés sur le plan juridique tout d’abord.
Protégeant activement ces libertés grâce au cadre légal.
En surveillant que les restrictions soient proportionnées.
En recourant aux Institutions judiciaires au besoin.
- En défendant les libertés dans la vie collective
Il y a lieu de promouvoir la tolérance et la diversité, cela se réalise dans l’éducation des générations futures.
Promouvoir le dialogue, parce que la parole est la meilleure des armes face à l’incompréhension
Rappeler que la liberté implique la responsabilité de ne pas empiéter sur celle des autres
- En les défendant dans la vie quotidienne
S’opposer aux discriminations, aussi petites soient elles
En exerçant ses libertés individuelles parce qu’une liberté qui est délaissée finit par disparaître
« Défendre les libertés individuelles dans la vie en collectivité, ce n’est pas choisir entre le “je” et le “nous ».
C’est reconnaître que le “nous” n’a de valeur que s’il respecte les “je” qui le composent.
C’est de cet équilibre que naît une humanité véritablement libre. »
Finalement, bien que je sois en accord total avec votre propos, la dernière critique que je souhaite formuler est que votre vision des choses est légèrement utopique.
Mais sans doute aviez-vous prédit ma réplique dans le titre de votre discours
Comme si la question « ready for it ? » appelait une réponse négative
J’espère néanmoins que par mes propos, j’ai réussi à vous convaincre que choisir le ralliement plutôt que l’opposition n’est pas si compliqué. »
Quel brio !