Debout, au milieu du fer à cheval, se tient à sa droite, Mme la bâtonnière, à sa gauche la présidente du Conseil d’État, plus loin des hauts magistrat·es, au bout, de part et d’autre, M. le vice-bâtonnier et l’homme du jour, l’orateur de rentrée, Me Anthony Rizzo.
Droit, lui fait face une salle remplie de robes noires, d’ami·es, de membre de la famille, et de quelques badauds.
Tel un chef d’orchestre, il lance les festivités de la rentrée solennelle.
Il sait qu’il n’est peut-être que le premier coup de baguette mais il donne le tempo de ce moment fort qui teinte d’une atmosphère particulière chaque troisième vendredi du mois de janvier, le barreau francophone de Bruxelles.
Me Karim Sedad, président de la Conférence du jeune barreau de Bruxelles, donne immédiatement le ton qu’empruntera cette cérémonie : l’indépendance de la profession et la défense pour nous, artisans infatigables du droit.
Je le sais, Me Sedad est un homme de convictions et il ne dérogera pas à son habitude de les faire entendre lors de cette rentrée.
Toutefois, il n’est pas l’apanage de celles-ci car c’est aux petites heures de ce vendredi de janvier 2026 que les rues de Bruxelles s’animant, quelques avocats un peu groggy d’une splendide réception d’accueil donnée la veille par Mme la bâtonnière, s’avancent vers la maison de l’avocat pour participer au traditionnel colloque de rentrée sur le thème « Le débat judiciaire dans les médias ».
Au cœur des discussions, des enjeux cruciaux comme la présomption d’innocence, la liberté d’expression des avocats et le droit à l’oubli après un procès. Dans un contexte où les médias s’emparent de plus en plus des affaires judiciaires, souvent au détriment des principes fondamentaux, le barreau francophone de Bruxelles a entendu apporter une réponse juridique forte et structurée. L’objectif ? Réaffirmer les limites et les responsabilités de chacun dans un débat public parfois trop prompt à juger avant l’heure.
Le ton est donc donné et la qualité des interventions et des intervenants amorce une journée de rentrée pleine de promesse pour le barreau de Bruxelles et notre profession.
La journée se poursuit par le résonnement de la trompette au premier étage du palais de justice. Chaque année le même son mais toujours saisissant tant il appelle à la mémoire de nos consœurs et confrères disparus, tombés au champ d’honneur, en déportation ou dans l’ombre de la tyrannie.
L’hommage aux morts met, cette année, à l’honneur le courage du bâtonnier Braffort qui refusa de donner les noms des avocats juifs aux nazis lors de l’occupation. Comme l’a si bien exprimé Me Sedad, « Ce n'est pas juste qu'il a été un héros. C'est qu'il a simplement cru - vraiment cru - que le serment qu'il avait prêté était plus important que sa vie. Que la toge qu'il portait était une armure morale inévitable. »
Puisse son courage nous inspirer dans ces temps troublés !
Après cet hommage puissant, retour à la salle des audiences solennelles de la Cour d’appel.
Sous les néons et les peintures rupestres, Me Sedad ouvre la séance.
Avec une éloquence encore mesurée, il rappelle que cette cérémonie annuelle est bien plus qu’un rituel. C’est un moment de réflexion collective où se croisent l’héritage du passé et les défis de l’avenir.
Après avoir salué la présence de personnalités qui l’entourent parmi lesquelles M. Frédéric Krenc, juge à la Cour européenne des droits de l’homme, Mme Pascale Vandernacht, présidente du Conseil d’État, présidentes et présidents des cours et tribunaux, ainsi que les représentants de barreaux internationaux, Me Sedad donne le coup d’envoi des festivités. Les prix d’éloquence sont remis aux lauréats, avec une mention particulière pour Me Laura Senturk, triple récompensée cette année, preuve d’un talent oratoire singulier et d’un engagement sans faille.
Un moment fort et symbolique marque la suite de la séance. La projection d’un reportage sur la situation des avocats turcs, poursuivis et réprimés pour avoir défendu l’État de droit. Me Marc Dal, vice-bâtonnier, prend la parole pour décrire les conditions dans lesquelles se déroule leur procès, loin d’Istanbul, dans une atmosphère oppressante et injuste. Son témoignage, sobrement livré, rappelle une vérité simple mais cruciale : quand un barreau est attaqué, c’est la justice toute entière qui vacille. La salle, silencieuse, semble sidérée face à l’ampleur des enjeux.
Place ensuite à l’instant crucial de cette cérémonie, le discours de l’orateur de rentrée, Me Anthony Rizzo.
« Vous vous avancerez cinq par cinq… Ah et… votre avocat peut vous accompagner » commence Me Anthony Rizzo, mantra qu’il martèlera tout au long d’un discours poignant et profond, intitulé « Nouvelle ode au Rossignol » ou quand la justice perd son âme.
Ce titre symbolise la résistance et la beauté du chant de la justice, même dans les ténèbres. Me Rizzo y explore la déshumanisation croissante de la justice, à travers le prisme du procès Sky ECC, que la presse a qualifié de « dossier le plus lourd de l’histoire judiciaire belge ».
Un procès de masse, symbole d’une justice en crise, Me Rizzo décrit un système judiciaire où les prévenus ne sont plus que des numéros, traités avec une froideur administrative : 126 prévenus, 375 cartons, des audiences où la défense est sommée de plaider au pas de course, sans véritable possibilité de se faire entendre.
Le bâtiment où se tient ce procès hors norme, dit le Justitia, est l’ancien quartier général de l’OTAN, reconverti en bunker judiciaire, où les symboles traditionnels de la justice ont disparu, remplacés par une atmosphère aseptisée et oppressante, une sorte de préfabriqué sans parquet qui craque et un distributeur de sucreries pour décoration.
Comme le rappelle Me Rizzo : « Aucun fronton n’en surplombe la porte d’entrée, aucune marche à gravir pour y pénétrer. Juste un parking à traverser et des barrières entre lesquelles se faufiler », souligne-t-il, dépeignant un lieu où aucun rossignol ne chante.
La logique est répressive et politique avec 752 années de prison fermes prononcées, ce procès semble davantage répondre à une stratégie politique qu’à une quête de vérité. Les peines, lourdes et systématiques, visent moins à rendre justice qu’à envoyer un message de fermeté, au mépris des droits fondamentaux. Me Rizzo le répète : « Vous vous avancerez cinq par cinq… Ah et… votre avocat peut vous accompagner. » Une formule qui résume à elle seule l’absurdité et l’inhumanité d’un système où les individus sont réduits à l’état de simples dossiers.
Il appelle les avocats à la résistance car ce procès n’était pas un jugement, mais un message politique, où l’humain a été sacrifié sur l’autel de la sécurité.
En conclusion, il évoque Rosa Luxemburg et son rossignol, symbole de résistance face à l’oppression. « Le soir du 29 octobre 2024, je n’ai pas eu le courage du rossignol, face au tonnerre et aux ténèbres qui frappaient le Justitia. Je me suis promis que jamais plus cela n’arriverait », confie-t-il, transformant son aveu de faiblesse en un appel à l’action collective. « Nous, avocates et avocats, sommes le rouage majeur de l’État de droit car c’est à nous qu’il incombe, en premier lieu, de dénoncer les atteintes qui y sont portées », conclut-il, invitant ses consœurs et confrères à retrouver leur voix face à l’arbitraire.
Arrive le tour de Me Sedad pour la réplique. Il répond avec une verve aussi flamboyante qu’engagée. Pour lui, les dysfonctionnements de la justice belge ne sont que le symptôme d’une crise bien plus large, une pathologie civilisationnelle qui touche le monde entier, de Gaza au Soudan, en passant par l’Angola. La déshumanisation est pour lui un mal universel.
La « banalité du mal » revisitée, en s’appuyant sur les travaux d’Hannah Arendt, il compare la gestion mécanique des flux judiciaires à la logique administrative des régimes totalitaires, où les magistrats, comme les bureaucrates, appliquent des procédures sans en mesurer les conséquences humaines.
Sa révolte nous conjure à ne pas rester les bras croisés et à nous indigner car « Notre serment ne nous lie pas qu’à nos clients belges, voire internationaux (…). Il nous engage face à l’humanité tout entière ». Son combat nous invite à dépasser les frontières de notre pratique quotidienne pour défendre les droits fondamentaux partout où ils sont bafoués.
« Madame la Bâtonnière, considérez cette motion comme officiellement déposée ! », déclare-t-il avec une pointe d’ironie, pour souligner l’urgence d’une justice plus humaine et plus engagée.
Me Sedad ne se contente pas de dénoncer : il interpelle, il bouscule, il questionne. « Quand nous sortirons de cette salle, serons-nous toujours enchaînés ? », interroge-t-il en conclusion, laissant planer un doute salutaire sur la capacité de la profession à se réinventer.
Face à ces deux discours passionnés et radicaux, Me Marie Dupont, bâtonnière de l’Ordre des avocats français du barreau de Bruxelles, apporte une touche de pragmatisme. Sans minimiser les constats accablants de ses prédécesseurs, elle rappelle que dénoncer sans proposer revient à chanter dans le vide. Une synthèse pragmatique au service de l’idéal.
Elle relève, en effet, la complexité du terrain : « Aurait-il fallu organiser 126 procès distincts, au risque de paralyser durablement le traitement des autres affaires au rôle ? », interroge-t-elle, soulignant les contraintes matérielles et budgétaires qui pèsent sur le système judiciaire.
Mais également, le risque de l’indignation stérile « Si nous hurlons notre indignation à chaque instant, pour chaque atteinte, comment avoir une toute petite chance d’être entendu ? », mettant ainsi en garde et appelant à une action réfléchie et ciblée.
Mme la Bâtonnière propose alors des pistes concrètes comme cibler la criminalité financière, source majeure de corruption et de déséquilibres sociaux, multiplier les transactions pénales, pour désengorger les tribunaux tout en garantissant une justice efficace et investir dans la prévention, afin de traiter les causes plutôt que les symptômes de la délinquance.
Elle conclut « Le courage n’est pas dans le cri, il est dans la pertinence du chant », conclut-elle, rappelant que la justice se construit au quotidien, par des gestes concrets et des réformes ambitieuses.
Entre l’idéal et le réel, la justice doit souvent concilier entre ambition et pragmatisme.
Entre l’indignation et l’action, cette après-midi du 16 janvier 2026 a vu se succéder trois discours ébranlant les certitudes, imposant la réflexion et au dépassement de nos convictions.
Afin de nous remettre de nos émotions, la Conférence du jeune barreau a mis les petits plats dans les grands. A la manœuvre, toujours Me Sedad épaulé de sa loyale directrice, Me Margaux Kerkhofs.
C’est au Silo qu’ils nous convient.
Sous les reflets métalliques de la salle, mille deux cent convives se sont retrouvés pour une soirée qui a tenu toutes ses promesses. L’apéritif où l’air vibrait d’une chaleur palpable ou était-ce l’animation des conversations, la générosité des verres sans cesse rafraichis ou simplement cette alchimie extraordinaire où tout semble s’accorder ?
Puis vint le moment de s’attabler. Un menu en trois actes, aussi généreux qu’élégant, a fini de combler la salle.
Pour les plus courageux, s’est enchainée la soirée dansante jusqu’aux premières lueurs de l’aube, emportant les dernières traces de sérieux.
Entre tradition et audace, la Conférence du jeune barreau ainsi que le barreau francophone de Bruxelles ont une nouvelle fois prouvé qu’ils savaient mêler la solennité des discours et la chaleur des échanges, la rigueur des débats et l’effervescence des soirées. Un équilibre délicat mais essentiel car c’est aussi dans ces moments de convivialité partagée que se renforcent les liens qui font la force d’un barreau voire de toute une profession.
Hanna Bouzekri
Avocate au barreau de Bruxelles