Discours prononcés lors de la Rentrée Solennelle du Jeune Barreau de Charleroi
Il est parfois, les amateurs d’opéra vous le diront, préférable de n’avoir pas le livret du spectacle auquel on va assister.
Cela permet la surprise, favorise l’attention et suscite l’émotion.
Cela conduit également à distinguer le bruit de la fureur, l’insolence de la provocation et les origines des conséquences.
C’est de cela qu’il s’agissait à Charleroi, ce 23 janvier, lors du discours ponctuant la Rentrée Solennelle du Jeune Barreau.
Discours prononcé par Maître Etienne JAUMAIN, réplique du Co-Président Julien DALLONS avant la synthèse du Bâtonnier Thierry L’HOIR.
Commençons, s’il vous plaît, comme l’orateur d’ailleurs, par le commencement, étant le désormais célèbre carton d’invitation illustré d’une reproduction (en plan rapproché, tant qu’on y est !) de l’ « Origine du Monde » de COURBET.
Tableau connu de tous qui fait encore pouffer les petits garçons et rougir les vieilles dames dignes.
Il fit scandale, on s’en doute, à l’époque, il y a plus d’un siècle et demi.
Qu’espérait l’orateur ? Nous secouer dans nos slips par cette vieille soupe mal réchauffée ?
Allons, allons ! Nous sommes les enfants, même aux tempes grises, d’un monde blasé où la provocation, la vraie, la belle, l’intelligente (versus l’insolence) se cache subtilement et a d’autres manières…
Nous voilà donc au texte, dans le fond et dans la forme, du persifleur (ou paraissant l’être) de son époque, Etienne JAUMAIN.
Et tant qu’à être contempteur, autant s’en donner les moyens.
C’est ce qu’il fit, réaliste comme son bon maître Gustave, partant de son enfance, de ses tristesses et ses surprises, d’une lente évolution avec ses accrocs (trompette et violon, études virevoltantes, stage saccadé, …), des « dures leçons de vie » jusqu’à élargir le débat au monde qui est le nôtre.
Oh, il ne le fit pas seul, le couard ! Il s’abrita, maladroitement ? derrière une complaisante I.A. nommée Carla qui reformulait son propos pour la bonne compréhension de l’assemblée.
Clone robotisé de l’orateur, elle documentait, nuançait, enrichissait sa vision du monde et de notre condition.
D’une voix dont le glamour métallique laisse, pour troubler l’homme, une dernière chance aux femmes de chair et d’os.
La situation, on l’aura compris, n’est pas fantabuleuse.
De l’individu à l’humanité, de la vie qui ne prend sens et valeur que par l’amour, on en arrive bien vite au triste constat d’un non sense généralisé, d’une intelligence inutile ou menaçante, des vertus hypocrites, de l’amour malheureux et de la mort, ultime événement garanti sur facture.
Well ! Tout cela est bien joyeux !
Voire !
Comme le discours vous dirais-je, en vous invitant à lire son propos, bien trop riche pour souffrir d’un résumé.
Car l’orateur, facétieux et démoniaque revuiste, avait malgré tout truffé son texte, outre de bien nécessaires références philosophiques et littéraires, d’acronymes issus de son esprit torturé.
Ceux-ci bétonnaient son argumentaire et je faillirais à mon devoir en vous épargnant la T.O.O.U.F.H., le B.I.D. et la V.E.R.J. qui émaillèrent sa démonstration.
Mettez s’il vous plaît de côté vos pensées graveleuses quand on parle de la « Théorie Objective de l’Origine de l’Univers et du Futur de l’Humanité » (T.O.O.U.F.H.), du « Bidule Interactif de Détection » (B.I.D.) et de la « Vision d’Espoir Réaliste et Joyeuse » (V.E.R.J.) !
Carla vous en dira plus sur l’espoir, le bonheur, la survie de l’humanité !
Et enfin, l’espoir, l’espoir surtout, vertu cardinale si chère à Edmond Dantès, qui naît de l’humour, de la fiction et de la musique, oxygènes pour un monde qui suffoque.
Il achèvera son discours par un cri salutaire : « Sus à la mélancolie ! »
Jolie formule de la présentation des forces en présence : le chihuahua disant crânement au doberman : « Je suis un chien, moi aussi ! »
C’est l’image qui venait à l’esprit quand on pensait au co-président Julien DALLONS préparant sa réplique en se grattant le crâne.
Crâne unique d’une présidence bicéphale, il fut la voix du binôme composé avec Amélie ROEKAERTS qui avait présenté, autre exercice de style, avec humour et esprit, les gladiateurs qui piaffaient dans l’arène.
Mais « il fit le taf » comme disent les jeunes.
Contredisant pied à pied les propos, alarmistes dirons-nous, de son confrère, il laissait libre cours à son tempérament à la fois bonhomme et intellectualisant, démontant la T.O.O.U.F.H. comme un entomologiste dissèque un insecte…
Retenons une phrase : « il y a même des choses que l’on sait ne pas savoir et d’autres que nous ignorons ignorer », phrase inaugurant la (prochainement) fameuse « théorie de la relativité absolue ».
Modeste, il admettait que la réplique n’est pas une contradiction systématique et générale et rejoignait l’orateur dans la conclusion joyeuse de ce qu’il appelle « l’érection de la gracieuse V.E.R.J. » !
On aura donc tout vu et tout entendu…
Enfin presque…
Car il appartenait maintenant à Monsieur le Bâtonnier L’HOIR de synthétiser tout cela, de recoller les morceaux à la super-glue prise rapide.
Après deux pelés glabres, un touffu, barbu comme un prophète, prenait son micro de pèlerin pour remettre un peu d’ordre dans ce fatras.
Entre l’odalisque centenaire, la Carla contemporaine et les peurs du moment et de toujours, le primus inter pares, sans doute grâce à ses talents d’accordéoniste, allait accorder tout cela !
Et de rire dans sa barbe du « scandaleux » carton d’invitation appelant à la rescousse son ange gardien, pauvre petit chérubin bien dépassé par le poids de la photo et le choc des maux…
L’art est difficile mais fut relevé, tirant et retirant du discours et de sa contradiction, la substantifique moelle, les reliefs d’optimisme comme, chacun des trois s’y accordaient, l’espoir qui naît de la dérision, de la création et de la musique.
Sans cela, et extrapolant Nietzsche, la vie serait une erreur.
Redire encore et encore, du sens de la vie au sens de la vie d’avocat, de la défense des valeurs de tous les jours et, dans l’actualité, de la défense des confrères molestés par le régime turc.
La pédagogie aussi de l’œuvre de justice dont l’avocat est partie prenante. Expliquer qu’il faut se tenir sur la ligne de crête, avoir en vue les deux versants de la réalité, ne pas sombrer dans le confort d’un point de vue limité et orienté, donc incomplet, donc faux.
Et de rappeler l’immense liberté nécessaire de l’avocat, particulièrement contre son « ennemi naturel » oserait-on écrire, son client ! qui voit trop souvent en lui un pit-bull stipendié, qui doit refuser les remises, être au moins malpoli, si possible agressif, perroquet noir et blanc dopé aux stéroïdes…
Malgré le sort funeste qui nous est promis, Monsieur le Bâtonnier ajoute à l’humour, à la création et à la musique … de la délicatesse et de la générosité, y glissant ainsi sa T.O.O.U.F.H. personnelle.
Tout fut ainsi dit, et bien dit semble-t-il… car, à plusieurs reprises, la salle se levait pour ajouter aux applaudissements son adhésion à l’esprit et à l’audace qui lui furent servis.
Place maintenant, après ces exercices spirituels, à des joies bien plus terrestres lors du pince-fesses rituel au sein du magnifique hôtel de ville.
La Revue, dont on reparlera, fut ensuite donnée dans la somptueuse « salle Magritte » du palais des Beaux-Arts, avant une soirée où bulles et mousse, soies et taffetas, rock et rap se disputaient les faveurs des fêtards.
Mais que s’y passa-t-il, sous les lambris, sur les lames du parquet ?
Je ne sais pas …
Demandez à Carla !
Philippe Balleux
Avocat au barreau de Charleroi