Lors de la réception annuelle du bureau européen de liaison d’AVOCATS.BE, organisée à Bruxelles le 28 janvier 2026 conjointement avec d’autres barreaux, Isabel Wiseler-Lima a pris la parole devant les représentants des barreaux pour évoquer les défis contemporains auxquels font face l’État de droit, le droit international et les démocraties européennes.
Avec l’aimable autorisation de l’auteure, nous reproduisons ci-dessous la version française de cette intervention.
Discours d'Isabel Wiseler-Lima, Membre du Parlement européen
Réception annuelle des barreaux européens
Mercredi 28 janvier 2026 – Bruxelles
Mesdames et Messieurs les Présidents, Monsieur le Vice-Président du Barreau,
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi d'exprimer ma sincère gratitude aux organisateurs pour leur invitation. Prendre la parole devant vous à un moment où le droit est sérieusement remis en question sur la scène internationale est à la fois un honneur et une responsabilité.
Je m'exprime aujourd'hui en tant que membre du Parlement européen, travaillant dans les commissions des affaires étrangères, des droits de l'homme, de la justice et des affaires intérieures, de la défense et de la sécurité. Des commissions différentes, mais animées par la conviction commune que la sécurité, les droits de l'homme et l'État de droit ne sont ni des sphères séparées, ni des luxes réservés aux temps de paix et de stabilité. La défense des droits fondamentaux doit être une constante, quel que soit notre environnement. Maintenir l'État de droit signifie défendre une stabilité durable pour nos sociétés.
Nous vivons des moments qui annoncent une nouvelle ère dans laquelle nous devons lutter pour préserver la démocratie ; une époque où les avocats, les juges et les procureurs sont des acteurs essentiels pour résister à la destruction du droit et de la justice.
Le droit est aujourd'hui remis en cause, exploité et parfois ouvertement bafoué. Et lorsqu'il vacille, les libertés individuelles, la dignité humaine et la paix vacillent avec lui.
Le droit international, le droit européen et les droits de l'homme ont été conçus pour contenir la force, et non pour s'y soumettre. Or, nous assistons à un renversement inquiétant : les lois reculent là où le pouvoir s'affirme. Les règles sont relativisées. Les institutions internationales sont contournées. Et la tentation d'un monde régi par la force brute s'est propagée jusque dans notre monde occidental, là où nous nous y attendions le moins, mettant en péril nos structures démocratiques.
C'est dans ce contexte que des questions fondamentales se posent avec une nouvelle urgence :
Quelle est la valeur de l'interdiction du recours à la force lorsqu'elle est violée sans conséquences ?
Quel niveau de protection les droits fondamentaux offrent-ils en temps de guerre ou de crise sécuritaire ?
Et quelle est aujourd'hui la valeur de l'État de droit, alors que même au sein de l'Union européenne, il devient conditionnel ou contesté ?
Ces questions ne sont ni théoriques ni abstraites. Elles sont aujourd'hui pertinentes pour les conflits internationaux, à commencer par la guerre illégale et injustifiée contre l'Ukraine. Elles sont pertinentes pour le fonctionnement de nos institutions internationales. Et elles sont pertinentes pour les dangereuses évolutions « illibérales » au sein de l'Union européenne.
Ce soir, je voudrais vous faire part de l'importance que j'accorde à la défense de l'État de droit, instrument essentiel de résistance à l'arbitraire. Je voudrais également affirmer l'importance du rôle des démocraties européennes – et des juristes – dans ce monde où les règles et les lois sont de plus en plus contestées, voire bafouées.
Pendant plusieurs décennies, nous – nos générations – avons cru que l'ordre international progressait, lentement mais irréversiblement, vers une plus grande « légalité ». Nous étions également convaincus que notre monde ne pouvait que s'orienter vers une plus grande démocratie. Nous pensions que des règles communes, des institutions internationales et l'interdépendance économique finiraient par rendre la guerre non seulement illégale, mais aussi irrationnelle POUR TOUS.
C'était un monde où nous croyions que la prospérité se construisait grâce à l'ouverture des marchés, et non à la conquête territoriale.
Un monde où nous pensions que les conflits seraient arbitrés par des juges plutôt que tranchés par les armes.
Mais ce monde s'effondre sous nos yeux.
Nous assistons à un changement de paradigme : la force militaire, la coercition économique, la pression hybride et la désinformation deviennent des outils courants de la politique internationale. Le droit n'est plus le cadre commun. Il est de plus en plus contourné. La situation antérieure n'était évidemment pas rose, loin de là : les déviations étaient fréquentes, le plus souvent de la part de régimes autoritaires ! Déformant la réalité, ces régimes prétendaient néanmoins respecter les règles : les règles étaient acceptées comme la norme ! Et c'est là la différence fondamentale avec la détérioration que nous constatons aujourd'hui. L'affirmation à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui est la suivante : il n'est pas nécessaire de respecter la loi ; les puissants se déclarent au-dessus de la loi. La loi n'est plus la mesure, ni une valeur. C'est profondément déstabilisant : un changement radical dans l'échelle des valeurs ! Nous sommes confrontés à l'instabilité et à l'imprévisibilité.
L'Europe ne peut donc plus se permettre de se bercer d'illusions. Nous avons été naïfs ! Continuer dans cette voie reviendrait à nous désarmer moralement, politiquement et juridiquement.
Nous devons regarder clairement ce qui se passe sous nos yeux, ici, aujourd'hui : en 2026, le droit international traverse une crise profonde, sans doute la plus grave depuis 1945 :
- L'interdiction du recours à la force est violée.
- La souveraineté des États est relativisée.
- Les traités sont bafoués ou exploités.
- Le Conseil de sécurité est paralysé par les vetos.
- L'ONU elle-même est marginalisée, sans réel pouvoir coercitif.
De plus, certains régimes autoritaires ne cherchent pas seulement à étendre leur influence. Ils cherchent à délégitimer les cadres juridiques internationaux. Ils remettent en cause l’universalité des droits fondamentaux, relativisent l'État de droit et présentent l'arbitraire comme une alternative crédible à l'ordre juridique.
Face à cela, la neutralité n'existe pas. Soit le droit est défendu comme un cadre contraignant pour tous, soit il devient une coquille vide, sans poids ni valeur.
Les régimes autoritaires testent nos réactions. Ils exploitent nos divisions. Ils utilisent nos libertés pour saper nos démocraties.
La sécurité n'est plus seulement une question qui se pose sur le champ de bataille. Elle se joue dans l'espace informationnel, dans le cyberespace, sur les plateformes numériques.
La manipulation de l'information est devenue un outil stratégique. Elle est planifiée, organisée et ciblée. Elle vise directement la confiance démocratique.
Fournir un cadre juridique à ces pratiques sur le web n'est pas une atteinte à la liberté d'expression. C'est une condition préalable à sa survie, et nous devons œuvrer activement pour y parvenir.
Tout cela ne nous laisse pas d'autre choix. Face aux menaces non dissimulées qui pèsent sur nous, notamment de la part de la Russie – qui n'a pas hésité à envahir l'Ukraine – nous devons nous réarmer. Notre naïveté nous a conduits à ignorer les dangers qui sous-tendent toujours l'autoritarisme et dont une démocratie doit toujours se méfier et savoir se défendre.
Nous avons jugé le monde selon notre propre vision des choses sans faire l'effort de le voir à travers les yeux du dictateur. Une fois au pouvoir, le dictateur ne lâche jamais prise et cherche souvent à se renforcer encore davantage par des ambitions hégémoniques, privant de liberté et asservissant à son pouvoir.
Permettez-moi ici de citer Camus. C'est l'un de mes auteurs français préférés. Avec une grande lucidité au lendemain de la guerre, il a averti dans son roman La Peste que « le bacille de la peste ne disparaît jamais ». La peste symbolise le nazisme ou, plus largement, le totalitarisme, et Camus nous avertit que nous devons toujours rester vigilants. Il avait pleinement conscience que la lutte pour défendre la paix et la liberté doit être continue et que la paix et la liberté ne peuvent jamais être considérées comme acquises.
L'État de droit et le droit international doivent être protégés. Nous ne devons jamais cesser d'affirmer leur validité et d'exiger leur application.
C'est également en ce sens, face à la menace russe, qu'il faut comprendre la décision de réarmer les démocraties européennes. Le réarmement n'est pas une fin en soi. L'objectif du réarmement est de permettre à nos sociétés démocratiques de continuer à être régies par l'État de droit et non par l'arbitraire ! Non par la peur !
Je voudrais revenir sur la guerre contre l'Ukraine. Cette horrible agression, qui a coûté la vie à tant de personnes, constitue une violation majeure du droit. Il s'agit d'une violation flagrante de la Charte des Nations unies, de l'ordre européen et des principes fondamentaux du droit international.
Au-delà de l'intégrité territoriale de l'Ukraine et, bien sûr, du droit du peuple ukrainien à déterminer lui-même son avenir, c'est la survie même de l'idée que la force ne crée pas le droit, que les frontières ne sont pas à la merci des plus puissants, qui est en jeu.
Cette guerre soulève une question importante : quelle est la valeur du droit international lorsqu'il est violé par une puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité ?
Notre réponse ne peut être l'impuissance !
Il ne peut y avoir d'impunité !
Au contraire, cette situation appelle une réflexion sérieuse
- sur la responsabilité pénale internationale,
- les crimes de guerre,
- les crimes contre l'humanité,
- et le crime d'agression.
Elle doit nous conduire à réaffirmer (et la présence parmi nous d'un ancien juge de la Cour européenne des droits de l'homme nous le rappelle) que la juridiction internationale – même imparfaite – reste un rempart contre l'arbitraire et nous oblige à continuer de la défendre de toutes nos forces.
Nous devons être conscients qu'un ordre qui tolère l'injustice à long terme ne produit pas la paix. Il produit l'instabilité. Il légitime la violence. Il détruit la liberté.
Le silence face à l'agression, au crime et à l'arbitraire n'est jamais neutre. Il devient une forme de consentement.
Reconnaître les crimes, les crimes contre l'humanité, les crimes de guerre, ce n'est pas adopter une position morale abstraite. Oui, cette reconnaissance est évidemment une obligation morale, mais c'est aussi une exigence juridique.
L'agression doit conduire à une sanction. L'impunité n'est pas une option dans un ordre fondé sur des règles.
Face à un monde instable, les démocraties européennes ont donc fait des choix clairs :
- défendre le multilatéralisme ;
- renforcer la capacité d'action de l'UE ;
- renforcer leurs capacités de défense ;
- développer l'autonomie stratégique ;
Cela nécessite une capacité d'action !
Dans le monde actuel, cela signifie :
- disposer de capacités de défense suffisantes,
- la détermination de les utiliser si la défense militaire s'avère nécessaire
- et, surtout, la capacité de convaincre « l'autre partie » de cela : que nous avons la détermination et les capacités
Ce n'est que si toutes ces conditions sont remplies que l'effet dissuasif sera atteint.
Car c'est bien de dissuasion qu'il s'agit.
Nous devons être bien conscients que la dissuasion est le seul moyen de freiner les ambitions hégémoniques des pays autoritaires ! L'effet dissuasif de l'engagement des Américains à notre égard n'est plus ce qu'il était et ne nous protège donc plus.
Nous devons donc être lucides : nous sommes obligés d'établir nous-mêmes la dissuasion si nous voulons assumer la responsabilité de la sécurité des citoyens dans nos démocraties !
Car dans un monde où le droit international peine à s'imposer et où les États sont à la merci de la force brute, nous devons tout faire – absolument tout – pour empêcher que cette force ne soit utilisée. C'est en étant suffisamment forts que nous pouvons être dissuasifs, préserver la paix et imposer la justice et l'État de droit !
À ce stade, je ne peux manquer d'évoquer l'économie : nous n'avons d'autre choix que de faire de la compétitivité le fil conducteur de nos économies. Nous n'aurons pas les moyens d'acquérir les capacités dont nous avons urgemment besoin pour nous défendre sans la capacité économique de le faire. Il ne s'agit pas de renoncer à nos valeurs, mais de refuser qu'elles soient bafouées par manque de moyens. Il s'agit de nous donner les moyens de résister. L'économie n'est pas une fin en soi, mais elle est cruciale.
Et puis, les démocraties européennes doivent être unies. Nous ne pouvons résister qu'ensemble. Aucun pays européen n'est capable de se défendre seul. Ici, la prise de conscience a été brutale et nécessaire. Heureusement, elle a rapproché le Royaume-Uni et l'UE et, surtout, elle s'est cristallisée autour de la certitude que les sorts de l'Ukraine et des démocraties européennes étaient liés.
Avant de conclure, permettez-moi maintenant, devant cette assemblée, de rendre hommage toutes ces femmes et tous ces hommes, avocats et juges, qui ont pris tous les risques pour défendre les droits de l'homme, le droit lui-même et la justice ! Certains savaient qu'ils seraient démis de leurs fonctions, d'autres qu'ils seraient emprisonnés, voire qu'ils risquaient leur vie. Nous leur sommes infiniment reconnaissants pour leur courage. Je ne suis pas rhétorique ou abstraite ; au Parlement européen, je suis souvent confrontée à ces cas, et les situations sont dramatiques, absolument dramatiques !
Pour conclure, inspirée par leur courage, je voudrais terminer sur l'idée positive du combat.
Personne ne le fera à notre place. Nous sommes tous responsables de lutter pour préserver nos démocraties : Prendre conscience est la première étape. Sachant que la démocratie, la liberté et la justice doivent être entretenues, l'étape suivante consiste à ne pas rester silencieux face au dénigrement de nos valeurs et puis à défendre les valeurs fondamentales universelles qui sont à la base de nos démocraties
Nous voulons placer l'être humain et la dignité humaine au cœur de ce que nous défendons. C'est cela, la démocratie ! Protégeons-la, battons-nous pour elle.
Merci de votre attention.