Filer à l’anglaise

Retrouvez dans cette rubrique l’expression, l’injure, le mot et la curiosité grâce auxquels vous pourrez tenter de paraître intelligent et cultivé en société !

L’expression : Filer à l’anglaise

Partir sans prendre congé – par allusion au sans-gêne des Anglais (M. Rat)

La définition ci-avant de Monsieur Rat est un peu courte. Ce n’est pas le sans-gêne des Anglais, du reste peu cohérent avec leur réputation, qui serait à l’origine de cette expression.

Pour les Français, les Anglais furent des ennemis séculaires. Une telle antipathie devait se trouver forgée dans la langue avec le temps. Pour preuve, un « anglais » désignait un usurier du XVe au XIXe siècle[1].

Doit-on néanmoins trouver l’origine de cette expression dans le milieu guerrier ? Milieu dans lequel il est de bon ton de s’accuser réciproquement de lâcheté.

Lisons Raspail, à propos de Wellington : « Wellington, général en chef de l’armée anglaise, toujours battu en Espagne par nos simples généraux, jamais vainqueur, si ce n’est en guerillero et contre des convois (…) et dont l’unique tactique consiste à trouver une position à ses yeux expugnable, pour transformer son champ de bataille en une citadelle où il se barricadait avec des forces doubles de celles de l’ennemi ; il profitait ensuite de l’ombre de la nuit, pour s’esquiver sans tambour ni trompette, dès qu’il voyait la furie française sur le point de le prendre à l’assaut ; comptant ainsi au nombre de ses victoires la chance d’avoir échappé à l’ennemi »[2].

Croustillant. Cependant, l’expression semblait inconnue au XIXe siècle et apparaît dans les premières années du XXe siècle :

Oh ! ça fait voir d’quoi t’es crevé ;

Chacun se z’yeute avec malaise.

Le Mossieur lui … s’tire à l’anglaise

Du temps qu’on t’arr’couh’ su’ l’pavé[3]

Duneton en déduit qu’il y a peut-être une formation argotique du verbe « anglaiser », qui signifiait à l’époque « voler ». Ici donc voler sournoisement, et « se tirer à l’anglaise », donc partir comme un voleur.

Mieux encore…l’origine viendrait-elle des « cabinets » ? Dès 1883, l’« Anglais » désignait, selon Esnault, « les latrines des circonscrits à Saint-Cyr : dire deux mots, ou écrire à l’anglais, user de ce retrait ».

Zola, qui le mettait souvent dans le mille, pourrait corroborer cette analyse, par une annotation dans l’Assommoir, en 1877 : « une après-midi, sur la place de la Bastille, elle avait demandé à son vieux trois sous pour un petit besoin, et que le vieux l’attendait encore. Dans les meilleures compagnies on appelle ça pisser à l’anglaise ».

Toujours selon Claude Duneton, « « pisser à l’anglaise », s’enfuir clandestinement en utilisant le subterfuge des chiottes, es « anglais », de là « se tirer à l’anglaise », puis « filer à l’anglaise » ? – Ca me paraît être l’hypothèse la mieux fondée, en l’état des choses ».

Dans le prochain numéro, je vous expliquerai comment « Les Anglais ont débarqué ». Vivement.

L’insulte : Apesart

Cauchemar, personne indésirable

En ancien français, on désignait le cauchemar par les termes pesard ou apesart.

L’expression « pesard » reste aussi usitée dans le sud de la France ou en milieu urbain. Désignant une personne manquant de finesse. Ou un peu lourde, ce qui rend l’insulte plus sympathique.

Le mot : Anglaiser, v.tr.[4]

Obliger un cheval à porter la queue horizontale en lui enlevant les muscles abaisseurs de l’appendice caudal.

Un lien avec notre expression, ce vol discret de muscles ?

La curiosité : Etymologie sympathique – Croate et Cravate[5]

Le nom ethnique croate s’est d’abord dit cravate en français (avant 1570). Vers 1630, le nom cravate signifiait donc « croate » en général, mais aussi « soldat croate de la cavalerie légère », car des cavaliers croates servaient alors dans l’armée française.

L’uniforme comportait un foulard blanc noué autour du cou, accessoire inconnu et étonnant en France à l’époque. On donna donc le nom de cravate à cet ornement en hommage à ces cavaliers. Cravate, « bande de tissu portée autour du cou », est attesté en 1649[6]. A noter que le gentilé était devenu croate (vers 1650), ce qui mit fin aux ambiguïtés qui auraient pu surgir.

Jean-Joris Schmidt
Ancien administrateur


[1] Duneton, citant Clément Marot, estime qu’il devait s’agir du souvenir des impôts et taxes diverses levés, par le « parti anglais » au cours de la guerre de Cent Ans.

[2] Raspail, Almanach pour l’année 1866

[3] Jean Rictus, Le Cœur populaire, vers 1900

[4] Pour les fans de tapis, et je sais qu’il y en a beaucoup, quelques informations sur l’anglaisage, à savoir la technique pour réaliser l’assemblage des pans de tissus : https://www.youtube.com/watch?v=YZgygR6bTXU

[5] Et pour les plus petits, voici l’explication junior : https://www.youtube.com/watch?v=oh6UbPbIack

[6] D’autres noms d’étoffes à l’origine de noms de lieux : Shetland, type de laine fabriquées aux îles Shetland », mousseline, « toile de coton originaire de Mossoul », cardigan, d’après le nom du compte de Cardigan… en avez-vous d’autres ? Envoyez-les moi … diffusion dans le prochain numéro.

A propos de l'auteur

Jean-Joris
Schmidt
Ancien administrateur

a également publié

Informations pratiques

Jurisprudence professionnelle : textes et arrêts de la CEDH

Vous trouverez sur le site internet de la Délégation des Barreaux de France les résumés en français des principaux arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme qui concernent la profession d’avocat.

Rentrées des jeunes barreaux

Agenda des formations

Prenez connaissance des formations, journées d'études, séminaires et conférences organisées par les Ordres des avocats et/ou les Jeunes Barreaux en cliquant ici.

Si vous souhaitez organiser une formation et que vous souhaitez l'octroi de points pour celle-ci, veuillez consulter les modalités qui s'appliquent aux demandes d'agrément dans le document suivant et complétez le formulaire de demande.