Prête-moi ta plume Tribune n°168

Sans destination finale par Michel Claise

« Nous poursuivrons notre travail sur la thématique du paradis perdu et du destin brisé. Avant de nous quitter, je vous offre deux citations d’un même auteur, Tahar Ben Jelloun : « Le destin est ce qui arrive au moment où on ne s’y attend pas ». Et « Le destin est plein de trous et la mort doit se trouver dans l’un de ces trous ». Passez de bonnes vacances. »

Celle qui parle, c’est Monica, jeune professeur de lettres à qui tout semble sourire. Malheureusement, elle ne se doute pas que ces phrases vont, quelques jours plus tard, s’appliquer à elle.

Ce que nous conte Michel Claise, c’est une descente aux enfers. Comment une personne ordinaire peut déchoir, inéluctablement, se trouver précipitée à la rue, incapable de saisir les perches qu’on lui tend. Je ne sais si son histoire est inspirée de faits réels. En tout cas partiellement. Mais ce que je sais c’est qu’elle est vraie. Notre société est d’une dureté telle que certains d’entre nous n’ont, un laid jour, plus la force de résister. Alors le courant passe et les emporte, jusqu’à ce qu’ils échoient dans une rigole.

La rue c’est comme un suicide raté. Nous les sans-abri, sommes des zombies pour les vivants. Pour t’en sortir, il y a plusieurs choses que tu dois apprendre. D’abord, faire la manche. Pour ça, tu dois veiller à ne pas paraître trop sale, ne pas puer l’urine à trois mètres comme Seb. Garde toujours tes vêtements les plus propres possible. La maraude nous en refile quand on en demande. Surtout en hiver.

La rue, c’est tous les dangers : les menaces, le racket, les vengeances, la faim, le froid aussi. Ils sont tous des périls mortels. Mais la mort est-ce encore important lorsque l’on est à la rue ? Je garderai toujours en tête la moue de découragement de Sandrine Bonnaire dans Sans toit, ni loi, juste avant qu’elle s’endorme pour la dernière fois.

La rue c’est aussi une forme de solidarité, d’entraide. Et puis la générosité de ceux qui acceptent de consacrer une partie de leur vie à ceux qui n’en ont plus. Qui les traquent sans les harceler, qui les aident sans les endoctriner. Ouverts mais pas moralisateurs. A l’écoute mais pas insistants.

Et puis parfois quelque chose se passe. Ici Monica est accusée du meurtre de sa tante. Pas de transition : directement de la case rue à la case prison.

C’est un monde que nous connaissons bien : les matonnes violentes, voire violeuses, qui agissent impunément ; les codétenues jalouses, racketteuses ou agressives ; l’avocat pénaliste de grand renom qui tente de faucher sa cliente à la jeune pénaliste dévouée ; l’avocat général en mission, pour lequel « la vérité ne compte pas » ; la grande misère d’une institution exsangue qui tourne à l’envers, produisant le contraire de ce qu’elle devrait produire. Nous connaissons cela. Mais c’est bien de le voir à l’œuvre. Comment, concrètement, la machine à broyer broie.

Vous vous rendez compte ? Béa travaille jour et nuit pour des clopinettes. Ça vaut bien la peine de se taper cinq ans de droit pour ensuite faire tout de travers.

Parfois la chance prend la forme d’une jeune avocate. Et aussi d’un juge d’instruction consciencieux.

La chance ? Le destin ? Mais ici, c’est de vie que Michel Claise nous parle. Et il sait de quoi il parle…

Sans destination finale.

Patrick Henry,
Ancien Président

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Sans destination finale, par Michel Claise, Bruxelles, Genèse éditions, 2019, 216 p., 21 €.

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