Prête-moi ta plume Tribune n°175

Sur le bout de la langue par Bertrand Périer

Un avocat, l’été, se présente en pantalon clair sous sa robe. Les juges sont visiblement choqués par cette liberté (il en est de très conservateurs). L’avocat, sentant que les juges ne l’écoute pas mais sont obnubilés par son pantalon : « Si la cour préfère, je peux l’enlever ».

Cette anecdote est célèbre. Voici donc comment on la raconte à Paris. À Liège, le mot est attribué à Paul Tschoffen, dans des conditions plus précises. Il se serait présenté à l’audience, un samedi matin (hé oui, à cette époque, il y avait des audiences le samedi), en pantalon blanc car il allait disputer une partie de tennis immédiatement après celle-ci. La cour lui en aurait fait la remarque : « Maître, votre pantalon… ». Et il aurait répliqué : « La cour souhaite-t-elle que je l’enlève… ? ».

Des bons mots de ce type vous en trouverez une bonne vingtaine dans cet ouvrage. Parfois attribué à des avocats, parfois non. Plusieurs d’entre eux sont de l’avocat genevois Marc Bonnant, avec lequel Bertrand Périer entretient une relation de maître à disciple. C’est lui qui, notamment, raconte : « Quand j’étais enfant, on disait de moi que je parlais comme un livre. Avant de m’en réjouir, je demandais qui étais l’auteur ».

Cela dit, cet ouvrage n’a rien de pompeux. Il est sous-titré « Le plaisir du mot juste » et on sent la délectation qu’à Bertrand Périer à jongler avec ceux-ci. Connaissez-vous « vulnéraire » (qui guérit les plaies ou les blessures), « agélaste » (qui ne rit jamais – Bertrand ne compte manifestement pas parmi ceux-là) ou « hyalin » (transparent comme du verre) ?

Il paraît même avoir été vite écrit, en surfant sur la vague du succès de son ouvrage précédent « La parole est un sport de combat », que j’ai recensé il y a deux ans.

Il est d’ailleurs principalement destiné au même public, à savoir les adolescents, auxquels Bertrand Périer consacre beaucoup de son temps, persuadé que la parole est émancipatrice (même si, parfois, il doute : et si l’un de ces jeunes auxquels j’enseigne l’éloquence devait l’utiliser à des fins que je réprouve absolument ? Après tout, la principale caractéristique des dictateurs n’est-elle pas précisément d’être d’excellents orateurs ?). Et il pense particulièrement aux jeunes filles, qui ne se dirigent pas spontanément vers des cours d’éloquence, comme si celle-ci était une chasse gardée des mâles (notez que c’est précisément ce que pense son mentor, comme s’en souviendront ceux qui assistaient à la cérémonie du 125e anniversaire du Journal des tribunaux) mais qui, petit à petit, s’en emparent joyeusement. À la fin de chaque chapitre, Bertrand Périer propose d’ailleurs une série d’exercices, souvent sous forme de jeu, pour amener ses lecteurs à s’approprier son enseignement.

Les chapitres, ils touchent un peu à tout : le droit et la justice, bien sûr, mais aussi la religion, la gastronomie, la jeunesse, la politique, le sport, la musique et, bien sûr, l’amour.

Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté.

Cela, c’est du René Char. Car il n’y a pas que des bons mots dans cet ouvrage. Il en est aussi de beaux.

Et, tiens, cela m’en rappelle un, que mon père livra à mi-voix à un journaliste qui l’interrogeait juste après son accession au bâtonnat : « Après tout, nous sommes tous des marchands de vent ».

C’est aussi la beauté de notre profession.

Patrick Henry, 
Ancien Président

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A propos de l'auteur

Patrick Henry

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