Prête-moi ta plume Tribune n°150

Prête-moi ta plume

Nouvelles morales, nouvelles censures, par Emmanuel Pierrat, Gallimard, 2018, 165 p., 15 €.
Les petits cheveux (Histoire non convenue de la pilosité féminine), par Jean Feixas & Emmanuel Pierrat, La Musardine, 2017, 224 p., 24,90 €.
L’omnivore, par Emmanuel Pierrat, Flammarion, 2018, 186 p., 16 €.

 

« La censure part très souvent d’une bonne intention, ou à tout le moins d’un souci défendable : protéger la jeunesse, la vie privée, préserver de la haine, améliorer notre santé …

C’est là un vieux ressort qui conduit vite à des effets autoritaires

Ce travers prend une forme nouvelle. Notre souci actuel vient en effet des camps auxquels nous appartenons : ceux du progrès, de l’égalité ; de la fin des discriminations … ».

Cachez ce sein (celui de Marianne, dans La liberté guidant le peuple, de Delacroix, ou ceux des œuvres de Maillol qui jalonnent nos jardins publics).

Cachez ces auteurs qui se seraient égarés avec de trop jeunes filles (Roman Polansky ou Woody Allen), et leurs œuvres, bien sûr.

Cachez ces repris de justice (Bertrand Cantat), et leurs œuvres, encore.

Cachez ces personnages immoraux (Quoi, le meurtre de Carmen à la fin d’une pièce de théâtre ? Une glorification du féminicide !).

Cachez ces pans d’histoire, ces mots inadmissibles, ces livres pour enfants, ces œuvres que nous avons volées aux pays que nous colonisions ou envahissions, …

Cachez ! Cachez tout ! Comme si en cachant on pouvait faire disparaître.

« De malentendu en malentendu la censure ne fait donc pas dans la dentelle ; et, pourtant, l’amour de la culture et le respect de l’humanité méritent de savoir manier la subtilité et l’intelligence, qui sont le propre de l’intelligence ».

Emmanuel Pierrat s’est toujours intéressé à la censure (il a notamment publié une série d’ouvrages répertoriant des chansons, romans ou peinture censurées). Pour la combattre et la pourfendre.

Ce n’est pas en cachant que l’on combat. Il faut être capable de compter sur l’intelligence des hommes et des femmes. Jules Ferry, au-delà de son combat pour l’éducation des masses, était aussi antisémite. Est-ce pour cela qu’il faut le renier ? Continuons à rendre hommage à son œuvre émancipatrice et démarquons-nous de ses côtés les plus odieux. Faut-il brûler toute photo de Léopold II parce qu’il était colonialiste, d’ailleurs à une époque où la quasi-totalité de notre société l’était ? Non, ne cachons pas : expliquons, commentons, éduquons …

Et distinguons. « Une page de roman n’est pas une publicité sur un abribus proposée à tous, un sketch n’est pas une annonce diffusée par un haut-parleur dans un aéroport, … ». Tout (ou presque) peut être dit, mais pas n’importe quand, ni n’importe comment.

« Éduquer, montrer en contre-exemple, plutôt que faire disparaître. La tâche est complexe, le défi immense. Et exige sans doute une lecture attentive. Qui est à l’opposé des anathèmes que profèrent l’un ou l’autre camp, celui des supposés progressistes, comme celui, tout aussi caricaturable, des zélés conservateurs, à l’aune de pétitions de plus en plus réduites et réductrices ».

Il est difficile de suivre la bibliographie d’Emmanuel Pierrat. C’est que le bougre, outre son métier d’avocat, de relecteur-conseil de nombreux éditeurs, de conservateur du Musée du barreau de Paris, de président du Pen club, et j’en passe, publie une dizaine d’ouvrages par an ! J’en ai recensé quelques-uns dans cette rubrique.

Mais puisque nous parlons de censure, arrêtons-nous quelques instants sur deux autres de ses ouvrages récents.

D’abord, un court roman : L’omnivore ou les tribulations d’un avocat globe-trotter qui débarque au Kirghizstan pour y défendre un oligarque russe trafiquant (pléonasme ?) et qui va être amené à prendre aussi en mains la défense d’un personnage plus trouble, arrêté aux confins du Taklamakan en possession de restes humains. Jusqu’où va l’entraîner ce personnage sulfureux, d’abord grossiste en insectes comestibles, puis devenu, peu à peu, fournisseur spécialisé dans les nourritures interdites, du pied d’éléphant aux pommes d’amour rehaussées de curare ? Un suspense gastronomique et amoral joyeusement épicé, à découvrir pour autant que l’on ait l’estomac bien accroché.

Et puis, le très original Les petits cheveux, qu’il a publié quelques mois auparavant en collaboration avec Jean Feixas, ancien avocat au barreau de Toulouse. Les compères se sont entendus pour traquer des ouvrages, des anecdotes, des poèmes, des chansons, des publicités, … célébrant le poil féminin. Un curieux voyage dans l’art à la recherche de la sensualité.

« Le jardin dont je te parlais, c’est cette partie qui est placée au-dessus du bas-ventre, au milieu d’une petite montagne, revêtue d’un poil follet : ce coton est la marque assurée qu’une fille est dans sa maturité (…). Cette petite élévation que tu vois revêtue de cette mousse cotonnée, s’appelle le mont de Vénus : c’est une montagne, Octavie, que ceux qui sont assez heureux de la monter préfèrent au Parnasse, à l’Olympe et à toutes les plus fameuses de l’Antiquité » (Nicolas Chorier (1612-1692), Académie des Dames).

Un temps révolu ? Non pas, sans doute. Mais il faudra nous battre avec intelligence pour sauver la liberté d’expression.

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A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président