Prête-moi ta plume Tribune n°165

Même les monstres par Thierry Illouz

Imaginez-vous quelqu’un à vos côtés qui attend que vous l’aidiez à redresser le monde, à prouver que quelque chose n’est pas arrivé. Comprenez ma peur.

Thierry Illouz est avocat. Il a choisi de défendre les hommes et les femmes. Tous. Même les monstres ? Quels monstres ?

Que dire d’un mot si puissant ? Un mot capable à lui seul de rejeter hors du champ de l’humain, de l’expulser comme dirait le philosophe qui parle d’anthropémie, des hommes vomis. Un mot si puissant qu’il trace des frontières si terribles et qui serait à lui seul capable d’exorciser, de soulager, de provoquer la catharsis. Que dire si ce mot de monstre peut, au gré des époques, des faits divers, recouvrir des situations et des actes infiniment différents ? L’élasticité des mots nous revient en pleine face et le monstre pourrait bien demain changer de visage. De pédophile, il pourrait devenir tueur en série ou encore recouvrir de son extensible tissu un mari violent, une femme jalouse, un trop jeune délinquant, un tueur de policier, pourquoi pas … La seule bonne nouvelle dans cette élasticité est que, à bien y regarder, elle confirme qu’on peut toujours l’étirer jusqu’à soi et que le monstre est toujours possible en chacun.

Thierry Illouz est né dans un pays qu’il « ignore et qu’on a quitté pour » lui, quand il était trop jeune pour le comprendre. Seulement le ressentir confusément. Avec bien d’autres, il a été entassé dans une cité ghetto où il a côtoyé d’autres expatriés, immigrés entassés.

Il doit sans doute à un père – policier – et une mère aimante, et aussi aux livres, de ne pas avoir suivi la voie de certains de ses condisciples, qui sont devenus ses clients.

Il leur doit cette formidable soif d’humanité qui le porte, l’aide quand il enfile sa robe noire, un peu comme superman son costume bleu, à porter la voix de ceux à qui on a voulu la retirer.

Défendre n’est pas épouser le mal, ni la faute, ni le crime, jamais.  Défendre, c’est ôter au mal toute chance d’être le mal, c’est-à-dire une idée réfractaire à toute compréhension, à toute histoire. Défendre, c’est épuiser l’idée du mal. Et la défense, c’est ce sur quoi il ne faut jamais revenir, d’aucune façon ; la défense c’est la seule chance de conjurer l’injustice, l’aveuglement, la vengeance, dans tous les cas. Et le totalitarisme évidemment.

Défendre. La petite vieille surprise à la caisse d’un grand magasin avec une boîte de conserve non payée. Le mari (re)trompé qui se transforme en meurtrier, l’amoureux transi éconduit qui massacre toute une famille sans savoir pourquoi …

Et aussi des victimes. Quelle différence, d’ailleurs, entre le coupable et la victime ? Elle est parfois si ténue[1]. Souvent, ils ont chacun vécu des drames et ce sont eux qui les ont menés, les uns à la droite, les autres à la gauche de la barre.

Défendre. Les écouter. Leur rendre la parole. Pour leur rendre leur dignité, leur humanité.

Comme à cette femme, abusée dans sa jeunesse par un parent éloigné, que personne ne croyait parce qu’elle n’était pas « crédible ».

Ce qui m’a soulagée, ce n’est pas la condamnation, ce n’est pas le procès, je m’en serais passée, ce n’est pas d’avoir accusé et fait condamner, c’est votre façon de me montrer que vous m’avez crue. Je suis comme vous, je ne veux pas m’en prendre aux gens. Je veux seulement qu’on m’entende.

Retenons cette phrase.

 

Patrick Henry
Ancien Président

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[1] Thierry Illouz a parfaitement illustré ce thème dans un précédent ouvrage : La nuit commencera.

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Patrick Henry

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