Tribune n°148

Pauline à l’alpage ou Comment sauver le troupeau

Il faut croire que les carolos sont crades : instruits l’an dernier de l’art du maintien à table, voici qu’une autre fleur des pois, en la personne de Me Pauline Monforti, tantôt brandissant la férule de l’institutrice mutée en milieu défavorisé, tantôt offrant le démenti de ses yeux rieurs, s’en est venue les morigéner afin que sur cette table, ils ne dansent pas.

C’est qu’elle avait choisi, Jeanne d’Arc devant les cochons, de leur prêcher La dignité.

La dignité ?  Vaste programme ! eût dit le Général.

Oh, certains en ont bien une vague idée, dont ils s’attifent en semaine.  Le week-end (soit, pour les plus bûcheurs, à compter du vendredi midi), le débraillé s’impose.

Et cette vague idée elle-même n’est pas la chose du monde la mieux partagée.  Pensez à cette guerre littéralement picrocholine[1] où combattent : au centre, une ingénue libertine troquant la reconnaissance de ses pairs contre celle de ses impairs aux Magritte du cinéma ;  à sa gauche, un maréchal usant de son bâton pour cingler les fesses de l’impudique avant de la renvoyer dans sa chambre parfaire son instruction ;  à son autre gauche, une gendarmette tapant tour à tour sur ces deux gâche-métier qu’elle accuse, experte en la chose, de se donner en spectacle aux Guignols de l’info.

Comme nous n’avons pas visionné le corps du délit, nous nous abstiendrons jésuitiquement, encore que logiquement, de donner notre avis sur son état de fraîcheur.  Et comme il nous est arrivé de plaider devant père et mère fouettards, nous réserverons le sentiment que nous inspire leur numéro dans ce cirque pour le partager plus tard, à l’abri de la prescription.

Revenons à nos moutons, dirait Me Alcofribas, qui le premier les a vus paître chez Panurge.[2]

Des moutons ?  à vrai dire deux brebis, galeuses celles-là, qu’en six ans à peine – elle a prêté serment le 5 septembre 2012 –, « l’une des plus jeunes oratrices de l’histoire du barreau de Charleroi » (dixit son Président, Me François Etève) a compté au sein du troupeau.  Comme ces brebis ont été précédées d’une autre, bannie en 2010, l’adage « Jamais deux sans trois » n’a pas menti, lui.  Mais à force de compter les brebis galeuses, n’allons pas nous endormir.  La dignité ne se définit pas a contrario de l’indignité, elle est toujours ce qu’est parfois la justice : immanente.

Dans sa réplique (nous y viendrons à son heure), Me Etève a tenté l’oxymore « indélicatesses scandaleuses ».  Pouvons-nous ici vous faire observer, car nous vous aimons bien, que c’est un peu court, jeune homme, et que nous sommes en délicatesse avec le terme indélicatesse, quand celui de forfaiture contient l’objet de l’opprobre et bannissement le sort à lui réserver ?

Prenons exemple sur notre oratrice, qui sait qu’après que veut l’indicatif ;  donc, après qu’elle eut évoqué ses débuts – Pauline en stage, Pauline à l’audience, Pauline et ses confrères, et les juges, et son oncle bâtonnier – Me Monforti, d’une irréprochable diction de sociétaire de la Comédie-Française, en vint au cœur de son sujet, qu’elle traita avec l’aplomb que procure l’enthousiasme juvénile, si démonétisé par les « manifs pour la planète ».

Il reste étrange – et la réplique du Président ne manqua pas d’y revenir – qu’elle ait cité comme parole d’évangile celle d’un certain Dumas, hélas !  pas Alexandre mais Roland, dont la chanson chante faux : « Le spectre chromatique de la profession a toujours comporté, à côté d’une très large bande dont la robe était d’un noir pur, immaculé, une petite frange d’un marron très soutenu ».  Serait-ce, confrère, le marron des chaussures Berluti ?

Pour agrémenter l’après-midi de l’assistance répandue jusque sur la moindre marche de la salle du Théâtre Marignan où elle avait eu la riche idée de convier ses aficionados, l’oratrice n’hésita pas à retourner à l’envoyeur la tarte à la crème de « l’élargissement du périmètre de la profession », après avoir traité, outre de la mise en faillite de titulaires de professions libérales dont les avocats se targuent encore de faire partie – mais pour combien de temps ? –, de sujets aussi essentiels que : les voyages du Jeune barreau (« Ce qui s’y passe y reste » ?  nenni, puisque l’on moucharde que les bâtonniers dansent le sirtaki sur les tables et chapardent des boucles d’oreille), la marotte de l’une de ses consoeurs dont elle ne trancha pas s’il était digne qu’elle fasse chaque année « l’essuie-glace devant la scène de la Revue » (alors qu’il y avait tant et plus à dire sur l’amplitude de son grand cœur), et un Narcisse diffusant son égoportrait « dans le plus simple appareil » sur un site se voulant coquin (le droit mène à tout oser).

La transition vers le dépouillement d’un sondage – nouvelle originalité – était toute trouvée.  Tuons le suspense et révélons qu’à la première des dix questions « Trouvez-vous compatible la profession d’avocat avec celle de photographe de charme ? », la majorité répondit non.  La suite fut à l’avenant, tant la formulation de la question induit la réponse, tous les faiseurs d’opinion sondagière vous le confirmeront.

Réjouissons-nous toutefois de vivre encore en un temps où il est possible, sans auto-censure, de tenter un distinguo du style « Pensez-vous que les femmes sont meilleures avocates que les hommes ? »  Ouf ! nous ne sommes pas à l’Eurovision de la chanson, où il convient de promouvoir le mélange des genres, le mauvais et le mauvais.

Étonnons-nous ensuite qu’il y eût eu plus de la moitié de l’échantillon pour se décerner une médaille d’or, à moins que les lauréats n’aient pas bien lu la question : « Pensez-vous toujours respecter les principes déontologiques ? ».  Nous qui n’en faisons pas partie, nous doutons que le Club ne soit pas plus fermé que ne le prétendent ces récents putatifs.

Enfin, il était impossible de ne pas utiliser son joker à la « question bonus », décidément saugrenue : « Selon vous, qui incarne le plus la dignité au [b]arreau ? ».  La confraternité a ses limites, qui bordent celles de la vanité.

N’empêche, Me Monforti, Pauline, chère enfant qui rêviez d’être danseuse-étoile mais qui avez gagné d’autres talents que vous nous avez tous rendus, faisant la joie de vos maîtres[3], l’on vous en confiera derechef, dès l’an prochain, puisque la présidence vous tend les bras.

*

Me François Etève est bien un avocat : il a fait une promesse, et ne l’a pas tenue.

La promesse était de ne pas jouer au témoin de mariage qu’un verre de trop aide à dégoiser son petit tas de secrets sous couvert de commenter un diaporama.[4] Soit.  Accordons-lui notre indulgence, il a plaidé pour sa défense un lourd passé d’animateur de « Charleroi Réveille-Toi ».[5]

Mais que diable son anniversaire venait-il faire dans cette galère ?  Trente ans, trente ans, l’âge mûr ! chantait Souchon quand nous en avions sept de moins et que nous pouvions compter sur / l’élasticité du tissu / c’est sûr – voilà le déballage égotique soudain contagieux.  François, trente ans, rien que du bonheur, avec « Débo », c’est tout ce que nous te souhaitons.

L’essentiel, François-Francis l’eut bientôt dit en une phrase : « la Dignité [6] est pour moi une manière de vivre et d’agir 24h/24h, en toge ou pas, dans un cadre professionnel, ou pas ».  Réplique oblige, il lui fallait quand même pondre dix pages sur le thème « vices privés, vertus publiques », et vice-versa.  Il eut la ressource, a tempo primo, d’enlacer sa partenaire du jour pour l’emmener sous les vivats des comitards dans une valse-musette à cinq temps, pas sur la table, non, il n’y en avait pas, mais sur les gradins du stade, dans le fauteuil du coiffeur, au greffe des faillites, devant le conseil de discipline et pour finir place de la Digue, chantre de la Liberté guidant le peuple vers un nouveau Printemps carolo.

Élève Etève, deux grades et une cote d’exclusion.

Les grades : « Je ne rêvais pas de ce métier depuis ma tendre enfance… », et « la création d’une ASBL souhaitant œuvrer au redressement de notre belle ville, fût-ce par la fête, ne pourrait en aucun cas être perçue comme une activité indigne ».  à lui seul, ce « fût-ce par la fête », sincère acte de contrition, vous gagnerait le pardon de Philippe Muray en personne.

La cote d’exclusion : « Je n’ai qu’une philosophie, être accepté comme je suis ».  Même s’il s’agit plus que probablement d’un pari, et même si cette provocation qui n’est plus de votre âge (voyez ci-avant) a éjoui votre coterie, citer Amel Bent dans le texte, en quelque circonstance que ce soit, où que ce soit, et même à Charleroi, c’est nul.

*

« L’avocat rit, chante, boit, fume et baise comme tout le monde… ou presque ».

L’assistance n’en crut pas ses oreilles : ce truisme cochon était-il bien sorti de la bouche en cœur d’un bâtonnier en exercice ?  La confirmation vint, et avec elle d’autres petits truismes à la queue leu leu : « La question n’est pas tant de savoir si agissant de la sorte il se méconduit que de savoir s’il conserve son crédit.  Le mot est prononcé : le crédit.  Seule véritable richesse de l’avocat ».

Certes, Monsieur le Bâtonnier, mais ôtez-nous d’un doute : faut-il, pour conserver son crédit quand il baise, que l’avocat, ayant mis son affaire en état (le cas échéant, en recourant à une avocate en guise de petite main), retarde jusqu’à l’extrême limite le moment de conclure ?

Et si le crédit est « la seule véritable richesse de l’avocat », admettez que certains sollicitent des délais de remboursement qu’ils se savent incapables de respecter.

Fort opportunément revenu au galop, le naturel du Chef accomplit la mission qu’il s’était donnée : « mettre dans tout cela bon ordre » [7].

Et le bon ordre fut.

« Défendre des principes fondateurs n’est pas être passéiste ».  « Il ne faut […] pas céder à un modernisme dogmatique et une réformite de mauvais aloi ».  « Pour être respecté il faut être respectable ».  « La liberté cesse parfois là où des devoirs s’imposent ».  « Tout est […] dans la nuance et le cas d’espèce ».  « Le métier d’avocat, compte tenu de ses nombreux devoirs et responsabilités, ne peut être exercé à mi-temps ».  « Veiller au respect des règles par les avocats est […] une responsabilité collective ».

Il n’y eut pas d’ovation debout [8], elle n’était pas nécessaire.

*

Si les chanteurs (qui, en écriture non inclusive, comprenaient surtout des chanteuses) n’ont pas démérité (mention spéciale à Ariane Michiels), la Revue 2019 fut celle des sketches et de la technique : sono au millipoil, et interludes vidéo bienvenus pour meubler les temps morts, à peu près inexistants.  L’inexistence étant du reste le propre d’un temps mort.

Delphine Sokolski nous refit les poches en gardienne de sécurité balèze, avant de tenir avec Marie Fadeur la permanence téléphonique d’une sorte de Télé Secours – Justices de paix.

Amélie Roekaerts, ci-devant orateur de Rentrée, a transformé l’essai.  En Castafiore de prétoire, sa défense de l’indéfendable, pétrie de mauvaise foi et de ce fait criante de vérité, a tendu aux faux-culs que nous sommes tous, un peu, un jour, un miroir en lequel nous avons ri de nous voir si laids.

Singer Hubert de Stexhe en leader auto-proclamé des gilets jaunes ?  Thomas Cloet ne savait pas que c’était impossible, alors il l’a fait.  N’eût été, en un lieu aussi propice à la crise cardiaque que le Spiroudome, la présence probable quoique non vérifiée d’un défibrillateur, nous prîmes avec quelques-uns de nos commensaux, souffle court, zygomatiques en folie, abdominaux au bord de la crampe, le risque de mourir de rire.

Jusqu’à présent, nous naissons dans les cris et les larmes, mais la vie nous apprend vite que nous ne sommes pas seuls, que nous ne le serons jamais, et qu’être emportés par un grand éclat de rire est la plus belle façon de mourir – qu’importe que ce fût ou non dans la dignité.

[1] Guerre picrocholine : guerre opposant Picrochole à Grandgousier et à Gargantua, dans Gargantua, roman de Rabelais ;  conflit entre des institutions, des individus, aux péripéties souvent burlesques et dont le motif apparaît obscur ou insignifiant (https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/picrocholine/60757).  Cette leçon de culture générale vaut bien 2 points de formation permanente, n’est-il pas, Monsieur le Bâtonnier ?

[2] Alcofribas Nasier, anagramme de François Rabelais.   Panurge, autre personnage d’icelui.  Et deux points de formation permanente en plus, deux !

[3] Matthieu 25, 14-30.

[4] En français dans le texte.  PowerPoint®, si vous voulez.

[5] En re-français dans le texte.  Charleroi Wake Up, si vous insistez.

[6] En majuscule dans le texte.

[7] Pour une fois sans majuscule, sauf à jouer avec les mots, ce qu’un bâtonnier se garde bien de faire.

[8] En français dans le texte.  À Bruxelles, il est préférable de dire qu’il y eut – au moins – une standing ovation.

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A propos de l'auteur

Etienne Bernis

Avocat au barreau de Charleroi