Prête-moi ta plume Tribune n°176

Moria. Chronique des limbes de l’Europe par Marie Doutrepont

Bruxelles, 180° éditions, 2018, 162 p., 15 €.

C’est ce qui est arrivé à Chance, dont le prénom grince comme une insupportable ironie… Chance était caméraman au Congo, et lorsque Kabila a voulu changer la constitution afin de pouvoir briguer un troisième mandat, en 2015, et a interdit de filmer les manifestations qui se tenaient à Kinshasa contre ce projet, il a décidé d’effectuer son métier malgré tout et de couvrir les évènements. Il a été repéré par un membre de la sécurité présidentielle, qui lui a tiré une balle dans la jambe. Comme il essayait encore de s’enfuir, le policier lui a poignardé la jambe. Il a ensuite été emmené dans une prison secrète et a été torturé de manière tellement insoutenable que j’ai du mal à vous la rapporter. Pendant huit jours, tous les jours, tandis qu’un commandant sirotait du whisky, cinq soldats l’ont ébouillanté avec de l’eau et de l’huile, écorché vif avec une pince, brûlé avec un fer à repasser et lui ont défoncé la tête et le dos à coup de barres de mine. Un jour, un des soldats a proposé de le castrer avec une tenaille, mais le commandant a décidé qu’il valait mieux le laisser mourir à petit feu. Après les séances de torture, il était enfermé dans un trou si petit qu’il ne pouvait s’y tenir assis. Au bout de huit jours, on l’a abandonné dans son trou. Il y a encore passé huit jours, il pleurait tout le temps. Deux soldats montaient la garde devant le trou ; à chaque fois qu’il s’arrêtait de pleurer, ils lui balançaient un seau d’eau, jusqu’à ce qu’ils l’entendent pleurer de nouveau. Pendant les quinze jours qu’a duré sa détention, il n’a reçu ni à manger, ni à boire.

Il a dû à un miracle d’avoir la vie sauve ; c’est finalement un garde peut-être plus compatissant que les autres, qui l’a hissé hors de son trou, disant qu’il ne voulait pas qu’il meure pendant son tour de garde, chargé dans un van et jeté au bord de la rivière. Il y a été retrouvé, inconscient, presque nu, baignant dans son sang, par un vieil homme qui l’a recueilli et soigné pendant quatre mois.

Quand il est arrivé à Lesbos, Chance a enlevé son T shirt pendant l’examen médical pour montrer les cicatrices qu’il avait subies. Son dos et son torse étaient tellement couvert de cloques rondes que le médecin a cru à une maladie de peau : il a coché la case « non vulnérable » et l’a renvoyé vers un dermatologue.

Ce qui se passe, à Moria, sous nos yeux, il ne faut pas avoir peur de le dire, c’est un crime contre l’humanité.

Il est commis par nos gouvernants, avec notre argent, en notre nom, avec notre complicité, au moins passive.

Nous sommes quelques (dizaines de ?) milliers à le hurler mais personne ne nous entend.

Marie Doutrepont, comme Sibylle Gioe, comme quelques autres jeunes avocats belges, est allée à Moria. Pour aider ces pauvres gens. Pour participer à la permanence European lawyers in Lesbos (ELIL). Pour y apporter la défense et le conseil. D’une façon un peu dérisoire vu l’ampleur de la tâche, car ils sont plus de six mille à s’entasser dans ce camp, prévu pour en accueillir moins de deux mille, dans des tentes ouvertes aux intempéries, dans des containers, misérables abris de fortune où le mot « hygiène » n’a aucun sens, dans une promiscuité qui favorise l’exploitation et la violence.

Donner vingt jours de son temps, aux côtés de Calyssa, la seule permanente grecque, avocate, sur laquelle une grande partie de la défense repose, pour l’aider, pour préparer ces malheureux à une audition au cours de laquelle chaque mot sera scruté, retourné, trituré, dans le but de motiver une décision qui les exclurait de tout statut de protection.

Ils sont 2 à 6 avocats, avec une expérience du droit des migrants, à venir ainsi à Moria, se relayer, toutes les trois semaines. La permanence est le produit d’une initiative de la Deutsche anwaltverein, vite reprise à son compte par le C.C.B.E., avec l’aide des principaux barreaux européens.

Les volontaires qui s’engagent dans les quelques O.N.G. autorisées à travailler dans le camp ne sont, en principe, pas autorisés à témoigner de ce qu’ils y voient. On comprend aisément pourquoi. Silence, on souffre.

Mais Marie Doutrepont a décidé, lorsqu’elle séjournait à Moria, d’adresser tous les soirs une lettre à quelques amis. Ce petit livre en est la compilation. Ce qui se passe au-delà des barbelés de Frontex nous est donc, partiellement, sans misérabilisme, dévoilé.

#Notinmyname, avons-nous envie de crier. Comment pouvons-nous imposer cette seconde torture à ceux qui ont survécu à une première, qui ont fui des bourreaux pour trouver cela, qui se sont résolus à embarquer sur une coquille de noix dans l’espoir d’atteindre notre pays de cocagne ? La barbarie ordinaire d’Hannah Arendt. Des procédures à suivre, des papiers à remplir, en oubliant que, derrière eux, il y a des hommes et des femmes. Et des enfants.

Alors Marie raconte ce qu’elle a vu sur cette île paradisiaque qui est devenue un enfer.

Défilent sous nos yeux Antoinette, une ancienne officier de police congolaise qui a refusé de tirer dans le tas quand on le lui a ordonné, qui a été violée si brutalement qu’elle en a eu le dos brisé, qui souffre tellement qu’elle est incapable de dormir dans un lit et à laquelle l’hôpital de l’île donne du paracétamol ; Oumar, qui ne parle que le poulard et qui, comme il n’y a pas d’interprète poulard à Moria, voit son audition reportée de semaine en semaine ; Mohammed, qui est en section psychiatrique et que l’on refuse d’entendre, de semaine en semaine, parce qu’il n’est pas en état d’être entendu… ; Samba, un congolais qui a été torturé, qui souffre de violentes céphalées et auquel on donne du paracétamol ; Aboubakar qui rêve de devenir footballeur professionnel, comme Lukas Modric, son héros, passé du rang de réfugié croate à celui de star du Real de Madrid ; Djihanne, une comorienne, violée par trois militaires, qui en garde de profondes lésions gynécologiques, qui ne peut non plus être entendue car il n’y a pas non plus d’interprète comorien et à laquelle on donne du paracétamol ; et tant d’autres.

Mais il y a aussi Pharell, Nikos, Katerina, Cookie, Wensley (qui a filmé les vedettes de Frontex en tant de tourner à toute vitesse autour des dinghies qui transportent des migrants pour les faire couler…), Éric, Edna : des héros (oui, aujourd’hui, il faut être un héros pour, simplement, aider son prochain. La fraternité est devenue un délit…) qui se battent pour rendre un peu de dignité à tous ces gens auxquels on essaie de l’extirper.

Et puis, de temps en temps, une petite victoire. Aujourd’hui, Bilal est revenu avec une décision lui accordant la protection subsidiaire. Aujourd’hui, des statistiques sont tombées, qui démontrent que ceux que nous préparons à l’audition ont deux fois plus de chances que les autres d’obtenir un statut de protection. Simplement parce que nous leur expliquons qu’il faut mettre les évènements dans le bon sens, commencer par le début, ne pas avoir peur de raconter les pires humiliations qu’ils ont subies, de dépasser leur honte…

Que pouvons-nous faire, tous, alors que des camps (de concentration) sont érigés à l’intérieur de nos frontières, où des gens qui croyaient enfin être arrivés, enfin en sécurité, se voient privés de leurs droits les plus élémentaires, maltraités, dépouillés de leur dignité, abandonnés à leur misère et leur douleur, si ce n’est nous opposer de toutes nos forces aux mécanismes qui les créent, refuser la peur et la xénophobie ambiantes, penser à ce que nous répondrons à nos enfants qui nous demanderons un jour des comptes…

Tant qu’ils ne sont pas morts, les gens vivent malgré tout.

Patrick Henry, 
Ancien Président

Imprimer

A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président