Maître, vous avez la parole Tribune n°142

Moi, …

Moi, … Eburon, hindou afghan, inca et aztèque, huguenot parisien, boer africain, chinois de Nankin, allemand de Dresde, tutsi rwandais, catholique pakistanais, homosexuel soudanais, athée saoudien, communiste américain, ukrainien russe, musulman birman…. Et toutes mes sœurs …

Moi, Edmond de Rothschild, en ce beau matin du premier jour de l’an, je suis assis, seul. Magie du silence. L’heure est arrêtée, la plénitude m’envahit doucement.

Mon fauteuil Louis XV est d’un confort parfait, d’une élégance fine et recherchée. Sur ce guéridon du plus beau marbre, un cristal chatoyant contient le meilleur vin du monde.

Par la fenêtre du château, le parc se lève du givre matinal et la lumière blanche du soleil d’hiver allume mille éclats éphémères dans la douceur calme du début.

Au loin une harde traverse une brume subtile et va vers l’étang. Un oiseau plane dans la transparence, un chat s’approche du feu avec l’élégance tranquille.

L’an fut bon, la famille se porte et se supporte … comme toutes les familles. L’une ou l’autre de mes brus me fera à nouveau grand-père, mes fils prennent leur envol et font ma fierté, mes filles tiennent leurs maisonnées.

Ma femme, mon égale, ma force et ma faiblesse, compagne de tous les instants, me nourrit de son sourire lumineux. Avec elle, je suis deux et nous sommes un.

On m’écoute et on m’entend en cette quatrième République où le Pouvoir changeant lui donne cette impermanence rassurante. Mes amis (rares), mes relations (nombreuses) me garantissent des quelques jaloux que les affaires m’ont fait commettre. Je ne crains rien.

En ces premières heures de l’an neuf, la Vie m’est généreuse, le Destin presqu’amical. Je sais qu’il y aura des tristesses et des douleurs. Je me sais aussi mortel et je sais que les empires s’effondrent mais nous ferons face et nous réussirons, j’en suis persuadé. J’ose un sourire satisfait.

Nous sommes le 1er janvier 1939.

Moi, Edmond de Rothschild, réduit à un numéro, je suis debout. Je lutte de seconde en seconde pour tenir encore, juste un peu plus, dans ce froid monstrueux sur cette place maudite, ce froid qui moissonne nos vies.

Ce froid, ce terrible froid me traverse et me tue. Ce froid est vivant, c’est une bête qui me tenaille et me perce sans que je ne puisse lui échapper.

Je n’entends plus les cris, je ne vois plus les coups. Je lutte et tout mon esprit est prisonnier de cette seule action immobile.

Lutter, pas penser. Tenir, pas penser. Lutter, pas penser. Tenir…

Je n’ai plus d’amis, plus de relations, plus de famille. Ici le néant m’attend et je me surprends à m’accrocher encore.

Tenir. Chaque instant est d’une infinie dureté.

Moi, Edmond de Rothschild, en ce dernier matin de ma vie, je m’aperçois que je n’ai plus froid ; la fin s’avance, je le sais.

Mes pieds ne sont déjà plus miens ; mes mains ont arrêté de trembler, elles me quittent.

Je peux à nouveau penser quelques ultimes secondes. Cadeau de la Faucheuse Blanche, singulière douceur en cet enfer.

Je mesure la fragilité.

Celle de ma vie, celle des autres. Celle de la Paix, celle du Droit. Celle de mes certitudes et celle de mes confiances illusoires.

Et dire que je craignais à l’ultime et d’égale manière, le cancer et le krach boursier.

Comme mes peurs étaient médiocres.

Je mesure ma vanité, elle me glisse un dernier sourire amer : comme je me suis trompé !

Décidément, les Hommes tiennent pour acquis leur Liberté comme le lever du Soleil.

Ah, les cons !

Moi, numéro, je m’efface.

Nous sommes le 1er janvier 1942.

26.280 heures se sont écoulées depuis mon verre de Mouton.

Moi, Edmond de Rothschild, troisième du nom, en ce matin du 1er janvier 2018, seul devant ce Mouton, je pense à mon grand-père.

Heureusement, de telles horreurs sont devenues impossibles … à jamais.

Quel vin ! Quelle belle journée.

Magie du silence. L’heure est arrêtée, la plénitude m’envahit doucement.

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A propos de l'auteur

Yves Demanet