Prête-moi ta plume Tribune n°184

Lettre à une jeune pénaliste par Bruno Dayez

« Oui, tu plaides la plupart du temps dans le désert, mais pas toujours, et le vent porte loin. Tu transmets en fait une parole qui ne s’est jamais tue et qui continuera d’être dite dans tous les tribunaux. Qu’elle soit minoritaire ne doit pas t’ébranler ni émousser tes convictions. Tu as foi en l’humain et ta défense ne s’arrête pas à « la veuve et l’orphelin » de l’expression traditionnelle ; elle embrasse l’ensemble de notre condition faillible dont d’innombrables spécimens chutent un jour ou l’autre, en raison de la dureté de leur vie la plupart du temps. Tu éprouveras à travers eux ta propre vulnérabilité et seras souvent saisie de ton étroite parenté avec ceux que la justice prétend châtier comme ils le méritent. Et tu seras saisie d’effroi à l’idée que ç’aurait pu être toi, seuls les hasards de la vie en ayant décidé autrement. Quelquefois même, tu appréhenderas la peine à laquelle ton client est condamné comme si tu devais la subir dans ta propre chair. Des jugements qui t’auront semblé trop sévères te hanteront. Pas un matin ne se lèvera sans que tu n’aies une pensée pour tel ou tel client qui tue le temps dans sa cellule bien que tu aies bataillé ferme pour que cela n’advienne pas. »

Devenir avocat, ce n’est pas seulement entrer dans la vie professionnelle et éprouver, comme tout jeune qui quitte les études, le changement de rythme qu’impose la vie professionnelle. Devenir avocat, ce n’est pas seulement affronter la prise de parole en public, comme tout jeune qui embrasse une profession de parole.

Devenir avocat, c’est d’abord, d’un coup, recevoir sur les épaules toute la misère du monde. C’est le premier rendez-vous avec une personne en détresse qui vous déballe toute sa vie pour la remettre entre vos mains, comme si vous étiez la seule personne qui pouvait la sauver, alors que vous sentez totalement impuissant à l’aider. C’est la première nuit à ressasser cette rencontre, à angoisser, à s’interroger, à se retourner. C’est le premier matin où quelques idées commencent à se mettre en place. C’est l’humilité de demander de l’aide, quelques pistes. Travailler, étudier, analyser. Et se lancer. Faire au mieux, en se disant que ce n’est sans doute pas assez mais en tenant à n’avoir pas à se reprocher qu’il aurait été possible d’en faire plus.

Bruno Dayez nous a déjà livré plusieurs beaux essais. Je vous ai rendu compte de plusieurs d’entre eux. Ici, il a choisi la forme épistolaire, en s’adressant à une jeune avocate pour lui donner la force d’assumer le sacerdoce de l’avocat pénaliste.

Une jeune avocate ? Oui, le choix est assumé.

J’ai choisi de m’adresser à toi au féminin, bien conscient ce qu’on appelle communément la justice des hommes, au lieu de devenir androgyne ou asexuée, devrait sans doute commencer par changer de sexe pour changer de nature. Que la bienveillance, le soin, la charité (quelles que soient les connotations dont on veuille l’affubler), à défaut de prévaloir, trouvent progressivement leur place dans des audiences destinées exclusivement à punir serait déjà, en soi, un vrai bouleversement.

Que la justice n’ajoute pas de la douleur à la douleur. C’était le credo de Christian Wettinck, qui nous a quittés l’année dernière. J’ai pensé à lui en lisant ces lignes.

C’est donc un petit livre à offrir au ou à la jeune stagiaire que vous allez conduire à la prestation de serment, que vous accompagnerez bientôt dans ses premiers pas sous la robe noire, sur l’épaule duquel ou de laquelle vous poserez votre main pour le ou la convaincre qu’il ou elle va y arriver, qu’il ou elle en est capable. Et qu’il le faut.

Des mots, rien que des mots. Mais n’est-ce pas la plus belle invention de l’homme ? Ils peuvent tout. Porter la haine comme nous le voyons malheureusement trop souvent aujourd’hui. Mais aussi porter la compassion, la tolérance, la compréhension, l’amour, défendre la liberté, la solidarité, la dignité.

C’est sans doute là, finalement, ta force et ta faiblesse. Parce que tu ne décides de rien, tu disposes de la plus grande liberté de parole. Tu n’as pas à peser le pour et le contre, à chercher la juste mesure, ni même à être obéissante aux lois. Tu n’es inféodée à aucun pouvoir. Tu jouis d’une indépendance sans égale. Tu es la seule personne dans le prétoire à n’avoir de comptes à rendre qu’à elle-même, car tu es à la fois le valet du système et son fou…

Nous jetons chaque jour des bouteilles à la mer en espérant que le tribunal finisse par lire notre message.

 

Patrick Henry,
Ancien Président

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A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président