Tribune spéciale Covid

Lesbos : état des lieux de la solidarité européenne

Alors que la vague de coronavirus submerge l’Europe, les gouvernements européens lancent des bouées – plus ou moins grandes et solides – afin que leurs citoyens gardent la tête hors de l’eau.

L’appel à la solidarité est lancé, entre tous, pour tous.

Pour tous, vraiment ?

Alors que l’île de Lesbos faisait déjà face à une violente tempête, elle doit maintenant affronter un ouragan.

Sans bouée.

Le 13 mars 2020, le Service grec en charge de l’Asile (GAS) ferme ses portes. Toutes les procédures d’asile sont suspendues. Les camps présents sur l’île sont d’emblée placés en quarantaine, alors qu’aucun cas de coronavirus n’a été détecté. Des messages, diffusés par haut-parleurs, invitent les Demandeurs de Protection Internationale (DPI) à rester dans leur tente. De nombreux services se voient refuser l’accès aux camps, privant ces demandeurs de nombreux droits et aides de base.

Rapidement, devant l’étendue de la catastrophe, plusieurs ONGs dénoncent la situation sanitaire : l’attitude des autorités grecques empêche d’assurer la sécurité des DPI. L’absence d’accès aux soins médicaux les plus basiques est soulignée.

Un appel est ainsi lancé aux États membres afin que les Mineurs Etrangers Non Accompagnés (MENA) présents sur les îles grecques (4.500 environ) soient relocalisés. Différents États vont répondre à l’appel. La Belgique en accueillera 18.

En parallèle, le Gouvernement grec promet une évacuation des camps vers son territoire continental.

Début mai, ce même Gouvernement prend la décision de « déconfiner » son pays, et de reprendre les procédures d’asile, bien que dans les îles, les mesures strictes liées à la circulation soient maintenues.

S’en suit une longue série de violations des conventions internationales et européennes de protection des droits de l’Homme.

Fin juillet, les autorités obligent la fermeture du centre d’isolement « COVID-19 » mis en place par Médecins Sans Frontière (MSF) dans le camp de Moria. Une violation des règles urbanistiques est invoquée. Ce centre, ouvert le 6 mai, constituait l’unique lieu sur l’île fournissant un espace sécurisé et médicalisé pour les résidents présentant des symptômes de coronavirus. Aucune solution alternative n’est proposée par les autorités.

Début septembre, face au premier cas confirmé de coronavirus, le camp de Moria est à nouveau mis sous quarantaine forcée. Selon MSF, cette mesure n’est pas justifiée et détériore la situation des résidents, plaçant les personnes vulnérables en première ligne.

La promesse faite par l’État grec, 5 mois plus tôt, d’évacuer les camps n’a pas été suivie d’effet.

Dans la nuit du 8 au 9 septembre, un incendie ravage Moria.

À peine quelques jours plus tard, alors que la majorité des DPI de Moria se retrouvent sans logement et sans accès aux services de base (alimentaire, médical, sanitaire, psychologique et juridique), les autorités grecques prennent la décision de reprendre ispso facto les procédures d’asile.

Les autorités compétentes en matière d’asile sur l’île de Lesbos décident que les entretiens seront organisés par vidéoconférence à partir de l’ancien établissement militaire de Kara Tepe (déjà tristement surnommé, le « nouveau Moria »). Les conditions dans lesquelles les décisions d’asile sont prises sont particulièrement interpellantes : aucune information n’est communiquée sur l’organisation de ce nouveau système (procédures, salles d’entretien, personnel, examinateurs etc.), aucune garantie n’est fournie quant à l’accès au site des avocats et représentants légaux, d’importantes problématiques procédurales se posent (risque d’irrecevabilité automatique de l’appel pour défaut de preuve de résidence), et les obligations européennes de fournir un soutien approprié aux demandeurs d’asile qui ont des besoins de garanties procédurales spéciales ne sont pas respectées (MENAs, personnes présentant des troubles psychologiques/psychiatriques importants, etc.).

Le second lockdown national, instauré par la Grèce début novembre, entrave encore plus le droit à un accès effectif à la justice sur l’île : les DPI ne peuvent plus se déplacer sans attestation et les ONGs se voient toujours limitées d’accès au camp.

À nouveau, des organisations dont European Lawyers in Lesvos (ELIL), protestent. La suspension de toutes les procédures d’asile est demandée.

À la date de ce 8 décembre, ces organisations n’ont reçu aucune réponse à leurs nombreuses interpellations. Au contraire, elles déclarent avoir souvent été traitées avec mépris. Les obligations de la Grèce découlant des conventions internationales et européennes sont violées de manière répétitive et flagrante (convocation pour les auditions adressée la veille voire le jour même ; langue de l’audition varie de celle du demandeur d’asile ; mauvaise qualité sonore de l’entretien ; connexion internet instable entrainant des interruptions dans l’audition et obligeant les DPI à rester jusqu’à tard dans la nuit, sans boire ni manger ; isolation sonore insuffisante ; absence de protection des données personnelles en raison de l’utilisation d’une plate-forme douteuse ; les chambres d’audition sont très petites et insuffisamment ventilées et la porte est verrouillée de l’extérieur ; les zones d’attentes sont surpeuplées avec des délais d’attente de plusieurs heures sans possibilité de sortir ; il y a peu de toilettes et aucun désinfectant n’est mis à disposition, etc…).

Il y a, en moyenne, un avocat pour 1000 DPI sur les îles grecques. Face à cette situation, l’ONG ELIL tente d’assurer des entretiens à distance afin d’informer les demandeurs d’asile de leurs droits et de les assister dans le cadre des différentes procédures.

En parallèle, les cas de coronavirus continuent de se multiplier.

Le constat est accablant : depuis son apparition, l’épidémie est utilisée comme moyen pour limiter les droits des migrants.

Alors que l’ouragan prend de l’ampleur, l’Europe reste impassible face à la situation, adoptant, à contre-courant, de nouveaux outils afin d’élever davantage les murs de sa forteresse.

Une solidarité entre tous et pour tous, vraiment ? [1]

 

Juliette Richir, 
Avocate au Barreau de Dinant,
Ambassadrice de l’ONG European Lawyers in Lesvos

 

[1] L’ONG European Lawyers in Lesvos est à la recherche de soutiens financiers ou personnels. Votre précieuse aide, c’est par ici : https://www.europeanlawyersinlesvos.eu/

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A propos de l'auteur

Juliette Richir

Avocate au Barreau de Dinant
Ambassadrice de l’ONG European Lawyers in Lesvos