Prête-moi ta plume Tribune n°163

Le jeu de la défense par André Buffard

« – La vérité ne vous préoccupe pas ?

– Ce n’est pas mon problème. La seule chose qui m’intéresse, c’est la qualité des charges retenues contre celui que je défends. Et mon rôle, c’est de démontrer qu’elles sont insuffisantes pour le condamner. Si le procureur n’est pas capable de prouver qu’il est coupable, alors, on doit l’acquitter. La vérité c’est le problème de ceux qui jugent, pas de celui qui défend. »

André Buffard est avocat à Lyon. Pénaliste. Comme son héros, Maître David Lucas. Faut-il écrire « héros » ? Oui, certainement. Il y a en effet de l’héroïsme dans ce personnage qui n’hésitera pas à mettre sa vie en danger lorsque cela sera nécessaire.

David Lucas, donc, est consulté par son bâtonnier, principal suspect du meurtre d’une jeune et jolie auditrice de justice (chez nous on dirait stagiaire judiciaire) dont il était l’amant. Mais il y aussi quelques autres suspects potentiels : le compagnon de la victime, lui-même policier aux méthodes, disons, rugueuses ; un routard violent, qui avait trouvé refuge à quelques mètres des lieux du crime et qui a évidemment pris la fuite ; l’un ou l’autre malfrat sur laquelle notre auditrice avait enquêté ; voire l’épouse bafouée de notre bâtonnier qui, manifestement, n’ignorait rien de son infortune ; ou encore x, un penitus extranei, dont on ignorerait tout.

Le problème est que le bâtonnier a tout fait pour être suspecté. Découvrant le cadavre de sa maitresse, il a pris la fuite, brûlé ses vêtements (mais en oubliant les bottes qu’il portait), détruit son téléphone, … Et, lors d’une perquisition, on a retrouvé chez lui le portable de sa maîtresse, qui contenait une série de messages peu équivoques sur la nature de leur liaison et révélant que celle-ci la pressait de plus en plus fermement de quitter sa femme.

Et puis ce n’est pas facile de défendre un avocat.

Le problème avec les clients, c’est qu’ils vous disent qu’ils vous disent qu’ils vont tout vous dire et qu’ils ne vous racontent que ce qu’ils veulent bien vous raconter. Ce qui les arrange, les rend plus sympathiques, ou plus innocents. Ils testent leur baratin sur nous, persuadés que plus leur avocat sera convaincu que leur histoire tient la route, mieux il les défendra …

C’est un roman policier. Mais ce n’est pas qu’un roman policier. C’est aussi un beau témoignage sur les réalités d’un métier qui devient peut-être de plus en plus difficile, voire dangereux.

Le problème, c’est qu’on a affaire à des générations qui n’ont plus de barrières. Qui ne sont même pas éduquées. Qui n’ont que le mot « respect » à la bouche. Mais qui ne savent pas ce que c’est.

C’est surtout un polar avec un autre point de vue. Pas celui du flic, du juge, ni même de l’assassin. Celui de l’avocat. Celui de quelqu’un qui ne cherche pas la vérité, mais simplement à disculper, à susciter le doute.

Défendre c’est s’engager, pleinement mais en toute indépendance. Parce qu’il n’est pas possible de bien défendre autrement. Explorer toutes les hypothèses. S’approprier le dossier pour en connaître les moindres détails. Être capable de déceler la plus petite incohérence. David Lucas est passé maître dans cet exercice. Comme son auteur manifestement qui, au cours d’une longue carrière (il approche de son jubilé …), a défendu plusieurs accusés très célèbres, dont Carlos ou des membres d’Action Directe.

Et défendre c’est aussi, un peu, jouer. Quand, pour se ressourcer, il ira trouver son vieux maître pour discuter du dossier et puis, autour d’un pure malt, de choses et d’autres, mais surtout de leur métier, celui-ci lui contera une belle historiette.

Un de mes amis américains, avocat pénaliste comme nous, m’avait raconté l’anecdote suivante. Au terme d’une interview, un journaliste l’avait interrogé sur ses hobbies. Il avait concédé qu’il aimait l’argent, les femmes bien sûr, le golf, le sport, en général, et toutes sortes de jeux. L’autre lui avait alors demandé s’il allait souvent jouer à Las Vegas ; Il avait répondu spontanément : « Pourquoi voulez-vous que j’aille si loin, pour jouer si peu. Moi, monsieur, je joue tous les jours, et l’enjeu, ce sont des vies humaines, alors, Las Vegas … »

Il referma les yeux.

J’ai bien repensé à tout cela et je crois que ce qui nous fait surtout bander, David, c’est le jeu. La passion du jeu. Nous sommes avant tout de maudits joueurs.

« Plaider c’est bander », avait dit Henry Torrès.

 

Patrick Henry,
Ancien Président

 

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