Prête-moi ta plume Tribune n°139

Le dictionnaire de ma vie par Eric Dupont-Moretti

Le dictionnaire de ma vie, par Éric Dupond-Moretti, avec Laurence Monsénégo, Kero, 2018, 228 p., 19,40€.

« Hormis quelques interviews, il ne subsistera rien de mes plaidoiries, de mes trente-trois années de barreau. Là réside la beauté de ce geste éphémère, un brin magique : un homme se lève, en défend un autre puis repart. J’entre dans la vie des gens que je défends, je veux pouvoir en sortir ensuite. Du reste, rares sont les clients avec lesquels j’ai conservé des relations, peut-être y en a-t-il cinq … Je me suis engouffré par effraction, sur une injustice, j’ai fait le job, la personne tente de reprendre le cours ordinaire de sa vie : il est normal que je file ».

C’est le destin des avocats. Mais celui-ci n’est pas n’importe quel avocat. Il a de la gueule, de l’indignation. Certains lui prêtent du courage. Il le réfute : « J’ai côtoyé une avocate tunisienne qui m’a dit admirer mon courage, ce à quoi j’ai répondu que lorsque je poussais un coup de gueule je ne risquais qu’un papier dans Libération, quand pour elle c’était la prison. Qu’aurais-je fait en 1942 ? Je n’ai naturellement pas de réponse, comme qui que ce soit d’ailleurs. Ma grand-mère paternelle a caché deux enfants juifs dans sa ferme du nord de la France, ça c’est du courage. Dénoncer une injustice, dire d’un juge qu’il se tient mal, d’un flic qu’il fait mal son boulot, ce n’est pas du courage, c’est la moindre des choses … ».

Les magistrats ! L’homme ne les tient pas dans son cœur. Il en veut à beaucoup. Il leur reproche un manque d’humanité flagrant. Ses reproches fusent à l’égard de l’École nationale de la magistrature, qu’il accuse de former des magistrats dépourvus de tout sens de l’homme. Je partage largement son opinion. Nous, les belges, nous savons que pour faire un bon magistrat, il ne suffit pas de connaître le droit. Il faut aussi connaître la vie. Il faut l’avoir vue grouiller. Et où grouille-t-elle plus que dans les cabinets d’avocats ? La France a fait fausse route. Sa justice en souffre énormément. Surtout ne la copions pas.

L’exercice du dictionnaire permet évidemment quelques belles envolées, quelques bons mots. Parmi les premières, il y a la reproduction partielle de la plaidoirie qu’Éric Dupond-Moretti a prononcée pour Abdelkader Merah, le frère de Mohamed, qui a abattu trois militaires puis trois enfants et un enseignant juif à Toulouse et Montauban, en 2012. Il lui est reproché d’être son mentor. Et cette terrible conclusion : « Si les règles qui sont nôtres n’ont plus cours, alors le terrorisme a gagné… Si vous condamnez Abdelkader Merah, vous aurez jugé sans doute, mais vous n’aurez pas rendu justice. Justice sera morte, ou gravement blessée. Parce que, Monsieur le Président, nous nous serons couchés ».

Il enfonce le clou, en s’attaquant à ce qu’il appelle la bataclanisation des esprits, qui nous clive, nous sépare, nous éloigne, nous déshumanise. J’aime bien cette réflexion, qui, manifestement, ne lui a pas été spontanée puisqu’il a d’abord fallu qu’on la lui serve pour qu’il nous la resserve : « – Ils devraient quand même s’excuser ! – Qui, madame ? – Eh bien, les musulmans ! – Excusez-moi madame, de quelle confession êtes-vous ? – Catholique. – Dites-moi, quand un curé se tape un petit garçon de six ans, vous présentez des excuses, vous ? Ou bien vous vous sentez étrangère à ce fait ? ».

Il y a aussi, c’est le propre de l’exercice, une série de propos plus légers, mais tellement savoureux. Comme quand il s’en prend aux maniaques de la féminisation du vocabulaire : « Une élue Europe Ecologie-Les Verts a souhaité que le mot « patrimoine » devînt « matrimoine ». Je lui souhaite de « merdre » les prochaines élections ! ».

Ou, et terminons-en par-là, quand il s’en prend à l’hygiénisme (qu’il écrit sans h parce qu’il fallait bien trouver un mot en y …) :

« L’ygiénisme ambiant nous prépare à l’homme moderne, qui ne fume pas, ne boit pas d’alcool, pratique le sport, mange du quinoa et n’aime ni la tauromachie, ni la chasse. Un homme transparent qui a le droit de dénoncer son voisin. Et cet homme-là m’inquiète un peu. À un moment donné, il n’aura d’autre choix que de déborder, d’exploser. Quel sera alors son exutoire … ?

C’est l’histoire du type qui dit à son médecin : ‟Docteur, aujourd’hui je ne fume plus de cigarettes, je ne bois plus d’alcool, pensez-vous que je vais vivre plus longtemps ?” Et le médecin de répondre : ‟Non, mais ça va vous sembler beaucoup plus long !” ».

Amen.

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A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président