Prête-moi ta plume Tribune n°136

Le déficit des années antérieures (fictions) par Eric Therer

Ecrit par Patrick Henry

Attendu que dans le courant de l’année 1952, il fut procédé à la destruction de maisons bordant la Place Albert Ier et donnant sur le nouveau Boulevard Joseph Thirou dont le tracement avançait à bonne cadence.

Qu’au début du mois d’avril 1952, un riverain du nom de Francis Kesteloot, propriétaire d’une de ces demeures, refusa qu’il soit procédé à la destruction de son immeuble alors que les immeubles voisins avaient déjà été en tout ou partie détruits.

Qu’il fit dire au chef de chantier dépêché sur place qu’il n’entendait pas quitter sa maison et que malgré la présence des grues il ne libérerait pas les lieux 

Ce petit livre aurait aussi pu s’appeler « Nouvelles histoires ordinaires ». Un riverain qui refuse de quitter sa maison expropriée parce qu’il voue un culte morbide à sa femme décédée. La filature et la fouille de la résidence d’un homme au comportement intrigant. La descente sur les lieux d’un accident entre deux automobiles et un cerf de deux policiers incompétents. L’achat par une dame d’une paire de draps de lit qu’elle souhaite offrir à son fils, domicilié en Alabama et dont le beau-frère est membre d’un groupe portant des couvre-chefs.

Eric Therer poursuit son travail de décryptage de la vie ordinaire[1]. Cette fois, il nous livre une série d’histoires banales, parfois tout à fait, parfois un peu moins, parce qu’elles contiennent un secret qui n’a pas été percé et qui ne le sera jamais, mais qui transparaît néanmoins en filigrane, témoin d’un mystère sans importance qui a pourtant déterminé le sens d’une vie. Ou son absence de sens, précisément.

La forme a changé. Il ne s’agit plus de citations d’extraits de documents judiciaires mais de procès-verbaux recomposés. C’est plus lis-Thérer mais peut-être aussi moins authentique. Textes à déclamer debout, écrits dans une langue utilitaire, sans fioritures, pour rendre compte d’un réel épuisant fait de relations trop contingentées, trop ordonnées, trop clivées, trop ordinaires.

Nous n’avons pas dormi ou très peu, quelques heures au plus. Je t’ai dit des choses. Tu m’en a dites aussi. En toile de fond la télévision diffusait des images d’une émission de chasse et de pêche. Des chasseurs rampaient aux abords d’un étang, traquant bécasses et poules d’eau, les approchant sans faire de bruit pour mieux les massacrer à bout portant. Leurs commentaires parvenaient de temps à autre en sourdine à nos oreilles. Nous n’y prêtions guère attention.

À l’entame de l’aube, je pense avoir longuement caressé la courbure de ton dos. Au travers de la vitre double vitrage inouvrable, j’ai vu que le soleil avait disparu.

[1] Voyez, par exemple, « Notices de la vie ordinaire », recensé dans la Tribune du 2 juillet 2015 .

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A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président