Prête-moi ta plume Tribune n°147

Frontières, papiers, humains ! par Sibylle Gioe

« Hannah Arendt, observant le procès d’Eichmann à Jérusalem, a défini la banalité du mal, non pas comme ‘une théorie ou une doctrine mais (comme) quelque chose de tout à fait factuel, un phénomène de forfaits commis à une échelle gigantesque et impossibles à rattacher à quelque méchanceté particulière, à quelque pathologie ou conviction idéologique de l’agent, lequel se distingu(e) peut-être uniquement par une extraordinaire superficialité’, c’est-à-dire non de la ‘stupidité mais une curieuse et authentique inaptitude à penser’ ».

Qu’est-ce qui fait courir Sibylle ? Premier prix du tournoi de plaidoirie de la Conférence internationale des barreaux à Kigali (2011), oratrice de rentrée du jeune barreau de Liège (2016), prix bâtonnier Jacques Henry (2017), prix Julia Grandry (2018), en mission pour le Conseil des barreaux européens à Lesbos à deux reprises, observatrice des procès des avocats turcs pour diverses organisations internationales d’avocats et, maintenant, auteur de ce petit essai aussi documenté qu’intelligent et généreux.

Sibylle Gioé lutte pour la défense de l’humain. Elle est sur tous les fronts, là où il faut combattre la souffrance. Mais d’abord auprès des étrangers, parce que c’est là, sans doute, que le mépris de notre condition commune est le plus pressant. Pourtant, « nous sommes tous des migrants ». Depuis, deux cent mille ans, l’homme n’a fait que se déplacer. Pourquoi, dès lors, cette tendance à se recroqueviller sur nos frontières ? Cette volonté de nous enfermer dans un coffre-fort, derrière des murs isolants ?

Elle n’est pas nouvelle, cette aspiration. Le premier chapitre nous convie à un regard sur le vingtième siècle, particulièrement la fin de sa première moitié, notamment à l’époque où le ministre de la Justice Joseph Pholien, face à l’afflux d’immigrés juifs qui fuient l’Allemagne, prône une politique « humaine mais ferme », où Paul-Henri Spaak s’oppose (d’ailleurs sans succès) au projet d’implantation d’un cap d’accueil pour 600 Israélites à Merksplas en les termes suivants : « c’est introduire dans la Campine un groupe d’hommes, parmi lesquels des jeunes hommes dans la force de l’âge, ce qui, sans devoir vous donner des commentaires, vous indique les dangers que peuvent encourir les femmes et les jeunes filles dans cette région ». Comme un écho …

Des accents que nous voyons refleurir aujourd’hui. Après l’embellie des droits de l’homme, l’étau se resserre sur la vieille Europe. Dublin, Frontex, Orban, Le Pen, Francken et ses inspirations …

Toujours le même processus : une suite d’exigences tatillonnes, de procédures enchevêtrées, droits théoriques que l’on s’applique à nier en pratique comme lorsque tout ordre de quitter le territoire attaqué en annulation est immédiatement retiré pour être remplacé par un deuxième qui, s’il est attaqué à son tour, sera retiré et remplacé pour un troisième, qui … Faire en sorte que, dans cette chaîne, il ne soit pas besoin de penser, simplement d’appliquer mécaniquement, servilement, bêtement. Sibylle illustre. Ce mal ordinaire, elle le connaît, elle le défie quotidiennement. Une suite d’exemples déchirants tout autant que déchirés.

Elle décompose les mécanismes : la novlangue et les slogans, faire en sorte que le peuple ne s’exprime plus que par onomatopées, héroïsation de la force brutale, du crier fort, parce que, dans notre monde de réseaux sociaux, celui qui crie le plus fort est celui qui est entendu.

Mais elle expose aussi la résistance. Les citoyens qui se mobilisent, qui se coalisent, qui accueillent, qui hébergent, qui transportent, et que l’on poursuit comme s’ils étaient des trafiquants, des malandrins, des passeurs. Les avocats qui font du droit un rempart contre l’inhumanité, malgré les coupes dans les budgets de l’aide juridique, malgré les réformes procédurales qui ne visent qu’à compliquer les recours, malgré les campagnes de dénigrement (organisées par le secrétaire d’État à l’immigration lui-même), malgré tout.

Hannah Arendt nous a pourtant mis en garde : « la vie de ces ‘sans-droits’ n’a été menacée qu’au terme d’un processus plus ou moins long de privation progressive de tous les autres droits ».

« Ainsi, nos sociétés dites civilisées infligent une forme de mort civile à des catégories entières de (leur) population de fait, au nom d’un principe abstrait, la souveraineté, et d’un objectif vain, le contrôle des frontières. La barbarie n’est pas à nos portes : elle est nos portes ».

 

Frontières, papiers, humains ! par Sibylle Gioé, Presses universitaires de Liège, Petite collection MSF, 2018, 134 p., 10 €,

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A propos de l'auteur

Patrick Henry

Ancien président