« Chose incroyable ! La liberté était menacée par des conjurations éternelles, et la loi elle-même s’obstinait à chercher des auxiliaires à ses ennemis …

Les défenseurs naturels et les amis nécessaires des patriotes accusés ce sont les jurés patriotes : les conspirateurs doivent n’en trouver aucun ».

C’est par cette harangue que Couthon justifie la disparition totale des droits de la défense (l’Ordre des avocats a déjà été dissout, trois ans plus tôt) du Tribunal de la terreur. Nous sommes le 22 prairial An II (10 juin 1794). Après Brissot et les Girondins, Olympe de Gouges, Hébert et les sans-culottes, puis Danton et Desmoulins viennent de tomber sous la lame de la Veuve. La machine s’est emballée. Elle a besoin de toujours plus de sang.

« Les droits de l’homme sont faits non pour les contre-révolutionnaires, mais seulement pour les sans-culottes », avait déjà dit Collot d’Herbois qui, depuis, a pu éprouver ce que cette maxime avait de particulièrement cruel.

C’est comme un roman noir. Une première version de Games of Thrones. Emmanuel Pierrat nous raconte comment tous les héros de la révolution française se sont entretués, aveuglés par leurs idéaux, emportés par leur fanatisme, anesthésiés par leur crainte du complot, minés par leurs rivalités, écrasés par leurs rêves de libertés. L’horrible réalité a dépassé la pire des fictions.

« La première maxime de votre politique doit être qu’on conduit le peuple par la raison, et les ennemis du peuple par la terreur » matraque Robespierre quelques mois plus tôt, le 17 pluviôse An II (5 février 1794), six mois avant d’être lui-même guillotiné, aux côtés de Couthon et Saint-Just, ses acolytes, le 10 thermidor An II (28 juillet 1794).

Tout est allé si vite. En un peu plus de six mois, la révolution s’est emballée, a versé dans la terreur et a tué tous ses héros. Fouquier-Tinville, l’accusateur public, qui a obtenu plusieurs milliers de têtes, sera le dernier à partir, sans même comprendre pourquoi, persuadé qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres et servir la Nation.

Bien documenté, cet ouvrage est aussi écrit avec frénésie. On a beau connaître la fin, on se prend à tourner les pages nerveusement, en se demandant comment cela fut possible. Sans doute y avait-il trop de naïveté chez ces révolutionnaires. D’autres, au premier rang desquels Napoléon bien sûr, mais tant d’autres après lui, seront plus adroits et sauront durer plus longtemps. Ont-ils retenus la leçon ?

Se rendent-ils compte, les Robespierre, les Danton, tous les Jacobins, que chaque Girondin guillotiné est un clou supplémentaire planté dans leur propre cercueil ? Ne voient-ils pas qu’ils viennent d’ouvrir la boîte de Pandore ? Sans doute le pressentent-ils. Robespierre au moins, lui qui est pétri de catholicisme. Caïn et Abel. Le meurtre du frère. Peut-être comprend-il, lui, qu’en envoyant à la mort les Girondins, qu’en exécutant les membres de leur propre famille politique, ils ouvrent la porte à tous les massacres, à tous les règlements de compte. Ils ont brisé un tabou. Ils ont démontré que les représentants du peuple pouvaient eux-aussi être guillotinés, que leurs corps pouvaient être suppliciés aussi bien que ceux des aristocrates et des traîtres, qu’ils pouvaient également étancher l’inextinguible soif de sang qui frappe leur époque.

Ils ont commencé de s’entretuer ce jour-là ; et ça ne se terminera pas avant que le dernier d’entre eux ne soit tombé, la tête séparée du corps.

Ils ont commencé à mourir le jour où ils ont oublié  que le droit c’était aussi la justice et la défense.

 

Patrick Henry, 
Ancien Président

 

(c) www.fayard.fr

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Patrick Henry

Ancien président